
Poème autographe de Louis Aragon signé et daté du 31 mars 1915. 14 vers rédigés au crayon sur un feuillet, calculs autographes inédits au dos. Edité en 2008 par Michel Apel-Muller dans Le Continent Aragon, Hors-série de L’Humanité, 2008, p. 17 et réédité sous le titre "Poème" dans Le Rayonnement international d’Aragon, Strasbourg, coll. "Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet", n° 16, 2018, p. 251. Nombreuses traces de manipulations, pli vertical et horizontal ayant engendré des minuscules manques de papier, sans atteinte au texte.
Précieux morceau d'histoire littéraire, ce sonnet seulement publié en 2008, est selon son découvreur Michel Apel-Muller le premier poème connu d’Aragon. Ecrite à dix-huit ans, cette rêverie lyrique inspirée des tableaux parisiens de Baudelaire et des Parnassiens, a été offerte à son ami de lycée Pierre Maison, inspiration d’Anicet, qui succomba à la grippe espagnole en 1918 après avoir combattu.
La Seine... Les pontons s'en vont vers la colline
Qui borne l'horizon d’un profil bleuissant.
Le fleuve tourne au pied du coteau frémissant
De l’Avril qui renaît au sein de l'aubépine.
Dans le rouge reflet du soleil qui descend,
Monte, noire, fumeuse et vivante, l'usine.
La fumée et le ciel se teintent de sanguine ;
Une maison se dresse et sourit au passant.
Comme de ce vallon monte la vie, et comme
L’œuvre de la nature et le travail de l'homme
S'unissent, dans un ton de rouille vespéral !
On devine, parmi la paix et le silence,
La chanson des oiseaux qui sortira du val
Pour apporter l'amour à l'humaine souffrance.
Absent des vies d’Aragon jusqu’à la dernière biographie par Philippe Forest, le sonnet est écrit pour Pierre Maison, cet ami de lycée qui avait devancé l’appel, et succombera comme Apollinaire à la grippe espagnole en 1918. Aragon l’immortalisera dans Anicet, avant d’en enfouir la mémoire douloureuse en assumant l’identité de ce personnage par la fameuse phrase "Anicet, c’est moi". Avant Breton et Drieu, c’est avec Pierre Maison qu’il vit une amitié intellectuelle profonde. Paradoxalement, ce sonnet princeps d’Aragon, nouvellement découvert, vient accompagné d’une richesse contextuelle rare. Les vers peuvent se lire à l’aune d’une lettre longtemps demeurée inédite elle aussi, et adressée quelques mois plus tard à Pierre Maison. La lettre-fleuve nous apprend que ce paysage poétique de la Seine est en réalité un souvenir :
"J'ai pensé à nos bonnes [disc]ussions d'autrefois. Le souvenir m'est rev[enu co]mme je défendais Wagner, du jour où nou[s avions] ensemble descendu le cours de la Seine en parlant du Vaisseau Fantôme, [...] T'en souviens-tu ? Il faisait beau, mais le soleil avait quelque chose d'indéfinissablement triste, et le printemps nouveau ressemblait à un automne. Quand nous nous sommes arrêtés, sur la berge, passé Javel, le soleil était déjà bas quoi qu'il ne fut [sic] pas encore cinq heures. Ses rayons déjà affaiblis et horizontaux arrivaient de derrière la colline lointaine où s'accrochent les maisons des bords de la Seine qui disparaissait rapidement en un coude. Malgré la masse vert sombre des arbres de la berge opposée, courbés sur l'eau courante, toute chose semblait couverte d'une imperceptible teinte de rouille : on eut [sic] dit l'emprise poussiéreuse sur la campagne de la grande ville toute prochaine. […] Et par derrière, dans une buée vespérale, s'étageaient les côteaux de Meudon, avec leurs bois recéleurs de tonnelles et de guinguettes. Ce paysage morne, animé du seul mouvement de la Seine, vit encore intensément dans ma mémoire."
Aragon fait une référence presque littérale au poème, venu peindre sur le vif cette émotion esthétique du jeune étudiant, née de ses escapades au sein d’une équipe de joyeux drilles bientôt séparés par la guerre : "[Aragon] me rappela, en 1925, qu’avec nos amis (dont Pierre Maison, tué en 1918) nous avions convenu en 1915 de nous revoir dix ans après, afin de savoir ce que nous étions devenus… Lui seul a été fidèle au rendez-vous" témoignera Robert Alexandre, autre condisciple de lycée.
Au dos de ces vers, se trouve une page de calculs inédits consacrés à un problème de géométrie élémentaire : à quelle distance, compte tenu de la courbure terrestre, porte le regard d'un observateur. Le contraste est frappant entre la rigueur scolaire de l'exercice et son objet, presque involontairement métaphorique. Comme si le poète, avant d'écrire dans le poème
"Les pontons s'en vont vers la colline
Qui borne l'horizon d’un profil bleuissant."
avait voulu d'abord mesurer scientifiquement les limites de son propre œil !
Le destin d’Aragon s’est dessiné bien vite, et ses premiers pas dans le monde des lettres s’avèrent précoces :"il compose dès l’âge de six ans, dans l’atmosphère confinée d’une pension de famille où apparaissent de belles étrangères, de petits romans inspirés de Zola qu’il dicte à ses "sœurs" et dont il a publié plus tard l’un des volumes" (Equipe de recherche interdisciplinaire Triolet/Aragon). A ce passé naturaliste va bientôt s’ajouter ses lectures de Baudelaire, Villon, Hugo, Verlaine… Comme le remarque Hervé Bismuth, "Les premiers poèmes de Breton (1913) sont, entre autres, des poèmes réguliers en alexandrins. Il en est de même pour le premier poème de Paul Éluard ("Le Fou parle", 1913), pour le premier poème de Robert Desnos ("Aquarelle", juillet 1915). Le premier poème connu d’Aragon (1915) [le présent manuscrit] est lui aussi un poème régulier en alexandrins". Le geste central de ce sonnet qui fait surgir, comme un fait esthétique, la beauté industrielle dans un paysage naturel ("Monte, noire, fumeuse et vivante, l'usine") se rapproche du Paysage baudelairien contemplant la ville moderne depuis sa mansarde : "Les fleuves de charbon monter au firmament / Et la lune verser son pâle enchantement." On peut aussi y voir l'influence du Parnasse, par l’emploi de la palette du peintre, la "sanguine" et le "ton de rouille vespéral". Cette poésie de Paris et de la Seine ne le quittera jamais. Au-delà des vers, c’est toute son œuvre qui est imbue de l’image de ce fleuve, qui avait englouti la fameuse "Inconnue" et lui avait donné son expression irrésistible.
L’expérience dada et surréaliste lui fera adopter bien vite le vers libre après guerre. Mais à l’inverse de bon nombre d’avant-gardistes, Aragon n’abandonnera pas cette forme classique – même pas tout à fait pendant ces années surréalistes – avant d’y faire retour spectaculaire pendant la seconde Guerre Mondiale. Aragon le théorise dès La Rime en 1940, préface au Crève-cœur (1941) qui justifie ce retour à l'alexandrin et à la rime, en retraçant son histoire et expliquant sa condamnation par les contemporains. Ce choix formel visait une "forme moderne, qui fût en apparence, pour les gens, la métrique du vers régulier", une poésie "directement appréhensible parce qu'elle relèverait d'une certaine tradition à quoi se reconnaîtrait la masse des Français" : ce sera la Rose et le Réséda, Les Yeux d'Elsa, La Diane française… un retour aux sources, en somme. Des sources dont ce sonnet est le tout premier exemple.
A l’inverse des poèmes rétrospectifs du Roman Inachevé, celui-ci demeure la seule composition datant de cette jeunesse dont on ne sait que peu de choses. En 1915, Aragon sort d’une enfance marquée par les innombrables déménagements, les changements d’identité, les secrets de famille. C'est seulement à l'occasion de sa mobilisation peu après ce poème, que Marguerite Toucas, sa " grande sœur" lui révèle sur un quai de la gare de l’Est, le secret de sa naissance qu'il pressentait déjà. S’il voit la guerre de loin en cette année 1915, Aragon en ressent déjà la violence : les dernier vers "On devine, parmi la paix et le silence, / La chanson des oiseaux qui sortira du val / Pour apporter l'amour à l'humaine souffrance" attestent de l’omineuse atmosphère qui pèse sur le jeune bachelier, accédant à l’âge adulte dans une France déchirée par le conflit mondial. Deux ans plus tard, "dans les lignes, il sera enfoui lui-même par un obus, privé de respiration et de parole pendant de longues minutes, aveuglé, la bouche pleine de terre. Expérience cruciale de l’indicible ? Il s’en est sorti. Je crois à la formidable énergie d’Aragon, à sa volonté de vivre, fût-ce en tutoyant la mort." écrira Pierre Juquin.
La première composition qu’il nous soit donné de lire d’un des plus grands poètes français : un sonnet rescapé écrit par un futur-ex-surréaliste, dont la rime est durablement inscrite dans notre patrimoine poétique commun.
Nous remercions Arnaud Sadaca et Emmanuel-Paul Vincent pour l'identification des calculs au verso du manuscrit.