
Edition originale du livret de l'opéra.
Reliure en plein maroquin rouge, dos à cinq nerfs aux encadrements estampés de fleurs de lys, triple filet doré en encadrement des plats, plats frappés au centre des armes du marquis de Louvois et de Courtenvaux, roulette dorée sur les coupes, gardes et contreplats de papier marbré, reliure de l'époque.
Quelques épidermures sur le plat inférieur, reliure mouchetée.
Illustré d'un superbe frontispice par Berin (Berain) également créateur des décors de l'opéra, gravé à l'eau-forte par Jean Dolivar, représentant la destruction du palais d'Armide par les démons à la fin de l'œuvre.
Superbe exemplaire du pénultième opéra tragique de Lully, luxueusement relié aux armes de son contemporain et "confrère", le célèbre marquis de Louvois qui joua un rôle essentiel dans les circonstances qui entourèrent la création de l'oeuvre.
Ce magistral crépuscule du florentin sera sa dernière collaboration avec son complice de longue date, le poète Philippe Quinault : “L’opéra d’Armide est le chef-d’œuvre de Lulli, et le monologue d’Armide est le chef-d’œuvre de cet opéra” (Diderot, Au petit prophète de Boesmischbroda, au Grand Prophète Monet, 1753)
Cette édition originale d'Armide composée par Lully, qui régnait en maître sur les plaisirs de la cour a pris place dans la bibliothèque d’un personnage tout aussi incontournable du Grand Siècle : Louvois, détenteur de la puissance politique et administrative du royaume, qui inclut notamment la supervision de l’Académie Royale de musique. Comme le rappelle Thierry Sarmant, "Les premières années de la surintendance de Louvois correspondirent aux dernières grandes années créatrices de Lully : il donna Amadis en 1684, Roland et l'Idylle sur la Paix en 1685, Armide en 1686. Les sujets, tirés du roman et non plus de la fable, comme dans les premières décennies du règne, auraient été choisis par Louis XIV." (Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des bâtiments du Roi).
Une lettre de Louvois nous apprend qu’il a personnellement présenté l'opéra au roi :
J’ay rendu compte au roy du sujet du prologue de l’opéra d’Armide, que S.M. a aprouvé, et ainsy vous pouvez travailler sur ce projet, que je vous renvoye.(Lettre à Philippe Quinault, de l’Académie française, Versailles, 7 janvier 1686 (A1 761, fol. 104).
Il s’était chargé de la même présentation l’année précédente, pour l’opéra Roland : "On remarquera que cette approbation fut donnée environ un mois avant la création de chaque oeuvre [Roland et Armide, tous deux inspirés de la Jérusalem Délivrée], ce qui suggère que les prologues étaient écrits après les cinq actes. On peut conclure aussi que Quinault et Lully ont travaillé rapidement pour terminer les paroles (on imprimait le livret avant les premières représentations) et la musique de ces prologues, ou que leur travail étaient déjà bien avancé et qu'ils étaient quasiment certains que leur projet ne serait pas rejeté." (Buford Norman).
Armide survient dans un contexte de jeux de pouvoir et, surtout au milieu d’un scandale de mœurs qui frappe le surintendant de la Musique et concerne Louvois directement. L’un des jeunes pages de Lully, présenté comme son amant, avait été arrêté un an auparavant par des hommes placés sous l’autorité de Louvois. Cette fameuse affaire Brunet est malgré tout étouffée par le ministre lui-même, car elle impliquait entre autres son propre cousin – qui partageait les préférences du grand Lully. Louis XIV, qui avait pourtant personnellement retenu le sujet d’Armide, se détacha alors de son compositeur. Lorsque l’opéra fut créé le 15 février 1686 sur la scène de l’Académie royale de Musique, au Palais-Royal, le monarque n’était pas présent. Le Grand Dauphin assista à la représentation dirigée par Colasse, avec les décors de Bérain qui assurera également le dessin du frontispice de ce livret. On ne sait si Louvois faisait partie de l’audience…
Lully demeure dans les esprits le grand protégé de Colbert, le rival de Louvois. Il entretient avec le formidable et irascible successeur de Colbert des rapports complexes dont il nous reste d'ailleurs "peu de traces" (Sarmant, ibid.) On sait que Louvois n'hésitera pas à influer sur les affaires de L'Académie de Lully qui relevait de son autorité : "En avril 1685, Louvois ordonna à Lully de chasser de l'opéra un nommé Ribon, accusé de "caballes". En décembre 1686, il lui défendit de donner une représentation de l'opéra à Paris - ville du département de Seignelay - la veille de Noël. C'est également Louvois qui, après le décès du surintendant de la musique, donnait à Mme Lully ses instructions sur les danseurs de l'opéra." rapporte Sarmant.
Les anecdotes qui nous sont parvenues rapportent que Louvois s'était fameusement opposé à la nomination de Lully comme secrétaire :
"M. de Louvois, sollicité par messieurs de la chancellerie et qui était de leur corps, parce que tous les secrétaires d'État doivent être secrétaires du Roi, s'en offensa fort. Il reprocha à Lulli fa témérité qui ne convenait pas à un homme comme lui qui n'avoit de recommandations et de services que d'avoir fait rire. "Hé! Tête-bleu ! lui répondit Lulli, vous en feriez autant si vous le pouviez. » [...] Suivi d'un gros de courtisans, [Louvois] rencontra bientôt après Lulli à Versailles: "Bonjour, lui dit-il en paffant, bonjour, mon confrère!"ce qui s'appela alors un bon mot de M. de Louvois."
Malgré cette boutade maintes fois citée par les biographes de Lully, Louvois emploiera volontiers les services de l'orchestre de Lully pour l'historique réception qu'il donna à Meudon en l'honneur du roi en 1685.
Un des exemplaires les plus prestigieux de cet opéra, liant deux personnages parmi les plus influents du règne du roi Soleil. Cet ultime chef-d’œuvre fut aussi celui de l’absence royale : Armide triompha devant le public au moment même où Lully, puni pour ses moeurs alors illicites, perdait le regard de son plus grand mécène.