
Épreuve photographique originale représentant Alfred de Vigny assis de profil dans un fauteuil de velours, montée anciennement sur carton rigide gris. Le poète, les bras croisés, porte son regard hors du champ ; sa main droite tient un porte-mine. Ancienne légende manuscrite à la plume dans la marge inférieure du montage : « Le C.te Alfred de Vigny » ; « NADAR » inscrit en capitales dans la marge droite. Photographie provenant d'un album de collectionneur. Petite lacune superficielle au montage, visible au premier plan sous la main du modèle.
La composition appartient aux premières séances consacrées par Nadar à Vigny. Le musée d'Orsay conserve notamment un portrait daté vers 1854 montrant l'écrivain dans une pose très voisine, assis de profil sur un fond volontairement dépouillé ; cette iconographie devait également connaître une diffusion ultérieure sous différents formats.
Au milieu des années 1850, Alfred de Vigny est depuis longtemps l'une des grandes figures du romantisme français, tandis que sa présence dans la vie littéraire et mondaine s'est faite plus discrète. Il travaille encore aux poèmes philosophiques qui seront réunis après sa mort dans Les Destinées. Le portrait donné par Nadar semble répondre à l'image tardive que l'écrivain construit de lui-même : aucune mise en scène spectaculaire, presque aucun accessoire, seulement la raideur maîtrisée de la pose, le profil nettement découpé et le regard porté au loin.
Le porte-mine conservé dans sa main droite introduit dans cette composition austère la seule allusion évidente à l'écrivain. L'attitude demeure pourtant moins celle d'un homme surpris au travail que celle d'un auteur composant sa propre effigie : les bras repliés ferment la silhouette, tandis que le profil soustrait le regard à celui du spectateur. Dans cette économie de moyens, le portrait rejoint singulièrement l'image de réserve, de distance et de maîtrise que Vigny avait progressivement attachée à sa personne.
Un petit insigne paraît orner son col, probablement la rosette de la Légion d'honneur. Vigny, chevalier depuis 1833, fut élevé au grade d'officier en 1856 ; ce détail s'accorde ainsi avec une datation au milieu de la décennie.
Nadar se trouve alors lui-même au commencement de la période la plus inventive de son œuvre photographique. Installé rue Saint-Lazare, il abandonne volontiers les décors et accessoires qui encombrent encore une grande partie du portrait commercial pour concentrer l'image sur la physionomie, la posture et la présence du modèle. Vigny appartient ainsi à la première génération d'écrivains dont il fixe l'image, au moment où la photographie commence à déterminer durablement le visage public des hommes de lettres.
Par la sévérité de sa pose et l'extrême sobriété de son dispositif, ce portrait s'accorde pleinement à l'image tardive que Vigny voulut laisser de lui-même ; réalisé dans les premières années de Nadar photographe, il associe la construction presque hiératique de l'écrivain à l'un des moments fondateurs du portrait littéraire français.