
Paris, atelier Nadar, négatif vers 1888, tirage vers 1900-1924. Photographie au format carte de cabinet.
Tirage sur papier albuminé contrecollé sur le carton publicitaire de l'atelier Nadar. Maupassant est représenté en buste, de profil gauche. Le carton porte en tête la mention imprimée « P. Nadar » et, dans la marge inférieure, la signature du studio imprimée en rouge. Au verso figurent les adresses du 51 rue d'Anjou et du 53 rue des Mathurins ainsi que les distinctions obtenues par Paul Nadar à l'Exposition universelle de 1900 : hors concours, membre du jury, classe XII.
Ces mentions permettent de distinguer nettement la date de la prise de vue de celle de la présente épreuve. Le négatif est généralement daté de 1888, parfois de 1890, tandis que le carton ne peut avoir été imprimé avant l'Exposition universelle de 1900. Il s'agit donc d'un tirage postérieur réalisé par l'atelier à partir d'un négatif plus ancien, probablement entre 1900 et le transfert de l'établissement de la rue d'Anjou en 1924. Paul Nadar, qui travaillait à plein temps dans l'atelier depuis 1876, en assurait la direction artistique et signait la plupart des portraits dès 1880.
Une étiquette contrecollée au verso porte : « Gaston Bernard / 174 rue de Rivoli / Paris / Estampes », attestant le passage de l'épreuve chez cette enseigne parisienne.
Au moins deux poses très proches de Maupassant issues de cette séance sont aujourd'hui connues, l'une présentant le profil droit, l'autre le profil gauche, comme ici. Dans cette dernière, le visage presque entièrement détourné du spectateur, la moustache et la ligne très nette du front et du nez composent une silhouette immédiatement reconnaissable. Cette image allait devenir l'un des portraits photographiques les plus diffusés de l'écrivain.
Le paradoxe est d'autant plus frappant que Maupassant s'opposa avec constance à la publicité donnée à son visage. Il avait peu de goût pour la construction d'une image publique de l'écrivain et protesta explicitement contre la reproduction de ses portraits. Octave Uzanne, qui l'avait personnellement connu, reproduisit dès 1902 une note autographe dans laquelle Maupassant formulait cette position sans ambiguïté :
« Je me suis fait une loi absolue de ne jamais laisser publier mon portrait toutes les fois que je peux l'empêcher. Les exceptions n'ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, mais pas nos figures. »
Ce refus explique en partie la relative pauvreté de son iconographie photographique. Uzanne observait déjà, moins de dix ans après sa mort, que les représentations véritables de Maupassant se réduisaient essentiellement à quelques photographies prises de face, de profil ou de trois quarts. Il distinguait tout particulièrement le portrait de 1888, dans lequel il reconnaissait le mieux l'ami disparu : le Maupassant du Horla et de Sur l'eau, alors au sommet de sa célébrité littéraire.
La photographie appartient précisément à cette période. En 1888 paraissent Pierre et Jean et Sur l'eau ; Bel-Ami, publié trois ans auparavant, a déjà imposé son auteur auprès d'un vaste public. Le profil Nadar fixe ainsi Maupassant au moment où son visage pouvait naturellement devenir celui d'une célébrité littéraire, au moment même où l'écrivain cherchait à empêcher cette transformation.
La présente épreuve est d'autant plus révélatrice qu'elle est postérieure à sa mort. Le négatif conservé par l'atelier continue à être exploité après 1900 sur un carton vantant désormais les distinctions de Paul Nadar. L'image que Maupassant avait voulu soustraire à la curiosité publique lui survit et entre dans le répertoire commercial d'une maison spécialisée dans les portraits de célébrités. La séance photographique devient progressivement iconographie.
Rare portrait photographique de Maupassant au format carte de cabinet, tiré après 1900 d'un négatif réalisé vers 1888 par l'atelier Nadar. De l'écrivain qui affirmait que « nos œuvres appartiennent au public, mais pas nos figures », cette photographie allait précisément conserver l'une des figures les plus reconnaissables.