
Photographie originale sur papier albuminé représentant Auguste Rodin, au format carte de cabinet, contrecollée sur carton fort. En marge basse, la signature de Nadar en rouge. Annonces publicitaires au dos en rouge. Une petite zone blanche dans la marge supérieure gauche, quelques imperfections de la plaque de verre dans la même zone, sans atteinte au portrait. Piqûres dans les marges.
Rare et emblématique portrait du sculpteur, coiffé en brosse avec des lorgnons, regardant fixement l'objectif.
Le portait rassemble tous les critères du fameux "style Nadar", qui dans son évidence dépouillée, impose sa galerie de portraits comme une des plus fascinantes du XIXe siècle. Dans le fonds Nadar de la bibliothèque nationale de France figurent les quelques rares tirages d’essai des portraits de Rodin (le présent portrait figure sous le numéro 9115 B du volume 39). Il semble que Rodin n’ait posé qu’une seule fois pour le photographe, qui a pris quatre clichés au total. La séance de pose de cette photographie est souvent datée de 1891 – Félix Nadar s’est alors retiré des affaires pour se consacrer à ses projets aérostatiques, mais l’on sait qu’il continue sporadiquement à réaliser les portraits d’artistes et figures littéraires établies. Nous sommes loin du style « commercial » qu’on a souvent imputé à son fils Paul, qui prend la charge de l’atelier en 1886. Cette approche « spartiate » (selon l’expression d’Ulrich Keller) correspond davantage à la manière de Félix. Le musée Rodin, qui possède un tirage de ce portrait, lui attribue en effet ce cliché - une lettre de Rodin, envoyée à l'Ermitage de Sénart où résidait Félix, confirme cette attribution : "et puis des remerciements encore pour autres choses, des portraits de votre serviteur" (lettre du 18 septembre 1892).
Le présent tirage date de la fin des années 1920, comme indique le tampon du studio alors sis dans l’ancien atelier Léon Bonnat, au 48, rue Bassano. En référence à la première profession de Félix, le tampon du cliché indique « Panthéon Nadar », du nom de la fameuse galerie de centaines de caricatures de célébrités, réunies en une composition panoramique, dont Nadar fait paraître le premier feuillet en 1854. Il envisageait de publier quatre feuillets lithographiés présentant chacun un serpent de mille personnages triés parmi les « gens de lettres, auteurs dramatiques, peintres et sculpteurs, musiciens » réputés. C’est cette entreprise titanesque avortée qui le fera se tourner vers la photographie, dont il sera l’un des plus talentueux représentants au XIXe siècle.
Par ailleurs, sculpteur et photographe collaborent à la même période sur un projet d'envergure : lorsque Rodin obtient en 1891 la commande d'un monument à Balzac, Nadar met à sa disposition tout ce dont il dispose dans ses archives — en particulier le seul portrait au daguerréotype de Balzac pris par Bisson en 1842, que le sculpteur considère comme la « seule effigie fidèle et vraiment ressemblante de l’écrivain ». La lettre citée précédemment témoigne également d'un autre projet : "Quel remerciement je vous dois ! Ce sera pour Balzac dont j'irai bientôt consulter l'admirable Daguerreotype, puis pour Baudelaire, que la longue intimité que vous avez eue avec lui va me rendre précieuse pour la conversation que vous me promettez si gentiment avec les portraits."
Superbe portrait au regard d’une rare intensité du maître de la sculpture par le maître de la photographie au XIXe siècle.