
Nouvelle édition collective, corrigée et augmentée, des Œuvres philosophiques de Julien Offray de La Mettrie, publiée en 1764, plus complète que la première collective parue à Berlin en 1751. Elle donne notamment l'Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur et L'Art de jouir, absents de cette première réunion.
À ces deux volumes est joint, sous une reliure strictement homogène, L'Homme plus que machine, texte longtemps attribué à La Mettrie mais aujourd'hui rendu à Élie Luzac. La réunion forme ainsi trois volumes reliés dès l'époque.
Reliures en plein maroquin bordeaux de l'époque, dos lisses ornés, pièces de titre et de tomaison dorées, triple filet doré encadrant les plats, toutes tranches dorées. Une ligne de décoloration sur un plat du troisième volume ; possible restauration ancienne sur le plat inférieur du deuxième. Très bel ensemble, particulièrement désirable dans cette condition.
Médecin avant d'être philosophe, La Mettrie construit son matérialisme à partir de l'observation du corps. Les phénomènes de la pensée, de la sensibilité et du caractère ne supposent plus chez lui l'intervention d'une âme immatérielle distincte : ils dépendent de l'organisation physique de l'homme, de son tempérament et de ses transformations organiques. L'Homme machine pousse ainsi le mécanisme cartésien au-delà de Descartes lui-même, en refusant la séparation privilégiée que celui-ci maintenait entre l'animal-machine et l'homme doué d'une substance pensante.
La célèbre dédicace de L'Homme machine à Albrecht von Haller donne une mesure exacte de son goût pour la provocation. Physiologiste de premier rang, chrétien convaincu et adversaire du matérialisme, Haller se vit adresser un hommage dont l'excès même transformait l'éloge en défi ; La Mettrie associait ainsi à l'exposé de sa philosophie une manière d'ironie qui devait contribuer autant que ses thèses à sa réputation scandaleuse.
L'Histoire naturelle de l'âme, publiée en 1745, avait déjà attiré sur lui les condamnations ; l'ouvrage fut brûlé publiquement à Paris l'année suivante. Réfugié dans les Provinces-Unies, La Mettrie publia anonymement à Leyde L'Homme machine en 1748, dont le scandale l'obligea bientôt à chercher une nouvelle protection. Il la trouva auprès de Frédéric II : accueilli à Berlin, pensionné et reçu à l'Académie royale des sciences, il y disposa de la liberté nécessaire à la poursuite d'une œuvre que ses adversaires jugeaient aussi impie que dangereuse.
Les textes plus tardifs réunis dans cette collective étendent son matérialisme à la question du bonheur. Dans l'Anti-Sénèque comme dans L'Art de jouir, la morale cesse d'être fondée sur le remords, l'ascèse ou une loi transcendante ; elle revient vers les dispositions du corps, la volupté, la sensibilité et la recherche d'une existence heureuse. Cette philosophie du plaisir, qui devait exercer une influence durable sur le matérialisme français de la seconde moitié du siècle, fournit également à Sade certaines prémisses qu'il allait radicalement détourner.
Le troisième volume donne à cet ensemble une signification supplémentaire. Élie Luzac, imprimeur de L'Homme machine à Leyde, avait subi les conséquences du scandale provoqué par sa publication ; il répondit dès 1748 par L'Homme plus que machine, réfutation du matérialisme qu'il venait lui-même de contribuer à diffuser. Longtemps attribué à La Mettrie et parfois agrégé à ses œuvres, ce texte témoigne des incertitudes qui entourèrent très tôt la constitution de son corpus.
Réunis dès l’époque sous trois reliures homogènes, ces volumes donnent ainsi à lire, dans un même ensemble, le matérialisme de La Mettrie et l’une de ses premières réfutations : une confrontation éditoriale particulièrement révélatrice de la violence des débats suscités par L’Homme machine au milieu du XVIIIe siècle.