
Édition de luxe des Œuvres de Salomon Gessner, publiée à Paris de 1786 à 1793 en trois volumes grand in-4, imprimés sur beau papier vélin et revêtus de remarquables reliures uniformes en plein maroquin vert de l'époque.
Dos lisses ornés de quatre fers à la corne d'abondance et de roulettes dorées, plats encadrés d'une roulette dorée, même roulette sur les coupes et les contreplats, contreplats de papier rose, tranches dorées. Traces de frottement, zones plus sombres sur les plats du deuxième volume, dos uniformément éclaircis, rousseurs éparses.
L'illustration comprend trois titres gravés, un portrait, un frontispice, 72 figures, 4 vignettes et 66 culs-de-lampe, le tout dessiné par Jean-Jacques-François Le Barbier l'Aîné. Les cuivres furent confiés à une vingtaine de graveurs, parmi lesquels Alix, Baquoy, Dambrun, Delignon, Gaucher, Giraud le jeune, Godefroy, Halbou, Langlois jeune, Le Beau, Lépine, Le Villain, de Longueil, Pauquet, Petit, Ponce, Taxier, Thomas, Trière et Viguet.
Les premières figures, numérotées, sont placées dans de larges encadrements et accompagnées d'une légende dans la marge inférieure. Les suivantes renvoient directement à la pagination du texte. Certaines portent des dates comprises entre 1782 et 1792, révélant l'ampleur d'une entreprise poursuivie pendant près de dix ans. La collation traditionnelle répartit ces pièces en trois titres gravés, deux frontispices, 72 figures hors texte, quatre vignettes et 66 culs-de-lampe.
Jamais l'univers pastoral de Salomon Gessner n'avait reçu un pareil déploiement. Sous le crayon de Le Barbier, ses bergers, ses nymphes, ses paysages et ses scènes familiales quittent la simplicité presque rustique des premières éditions pour entrer dans le grand livre français de luxe. Les figures hors texte donnent à chaque épisode l'ampleur d'une scène d'histoire, tandis que les vignettes et les culs-de-lampe prolongent jusque dans les blancs du texte les feuillages, les jeux d'enfants, les animaux, les amours et les motifs champêtres.
La profusion ne nuit jamais à l'unité ; d'une planche à l'autre, Le Barbier ordonne les corps, les draperies et les paysages avec une clarté toute classique, mais conserve à l'ensemble la grâce tendre qui avait assuré la fortune européenne de Gessner. L'illustration ne se contente pas d'accompagner le texte : elle en développe le climat sensible et transforme chaque idylle en petit théâtre du bonheur, du désir ou de la perte.
Né à Zurich en 1730, Salomon Gessner acquit dès les années 1750 une renommée qui dépassa rapidement le monde germanique. Ses Idylles renouvelaient la pastorale en abandonnant en partie ses conventions héroïques et mythologiques au profit d'une nature familière, d'émotions simples et d'une sensibilité domestique qui rencontrèrent en France un succès considérable. Sa prose poétique semblait offrir à ses lecteurs un refuge à l'écart de la société, sans jamais rompre entièrement avec les préoccupations morales de son temps.
Cette consécration française repose également sur une équipe de traducteurs de premier plan. Michael Huber et Anne-Robert-Jacques Turgot contribuèrent aux versions françaises de Daphnis, des Idylles et de La Mort d'Abel ; Jacques-Henri Meister traduisit les Nouvelles idylles, tandis que les Pastorales furent données par l'abbé Bruté de Loirelle. La présence de Turgot, futur contrôleur général des finances de Louis XVI, rappelle la place qu'occupait Gessner dans la culture des Lumières françaises, bien au-delà du seul domaine de la littérature pastorale.
Le Barbier fut le véritable maître d'œuvre de cette édition. Après plusieurs années passées en Suisse, où il avait rencontré Gessner, il fut agréé à l'Académie royale en 1780, puis reçu en 1785. Peintre d'histoire, illustrateur et peintre du roi, il conduisit lui-même la partie artistique et éditoriale du projet, publié chez « l'auteur des estampes », en association avec la veuve Hérissant et Barrois l'aîné. La suite fut ainsi commencée dans les dernières années de l'Ancien Régime et achevée au cœur de la Révolution, tandis que Le Barbier donnait également le célèbre tableau allégorique de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen aujourd'hui conservé au musée Carnavalet.
Deux lettres de Gessner à Le Barbier, imprimées à la fin du troisième volume, donnent à l'entreprise une dimension presque personnelle. L'écrivain y évoque les illustrations préparées pour ses œuvres ainsi que la dédicace placée par l'artiste en tête du premier volume à la comtesse de Genlis. Ces lettres font entendre, au sein même du livre achevé, la voix de l'auteur devant les images destinées à transmettre son œuvre à une nouvelle génération de lecteurs.
Plus de cent quarante pièces gravées, près de dix années de travail et une vingtaine d'interprètes furent nécessaires pour donner sa forme définitive à cette édition. Le Barbier ne se borna pas à illustrer Gessner : il éleva son monde pastoral au rang de monument de la bibliophilie française.
Très bel exemplaire sur papier vélin, conservé dans son élégant maroquin vert de l'époque, de l'un des livres illustrés les plus ambitieux et les plus séduisants de la fin du XVIIIe siècle.