
Édition publiée à Paris par A. Nepveu en 1815, en six volumes petit in-12, illustrée de 54 planches coloriées représentant douze vues, plus de soixante costumes différents, des monuments et diverses scènes pittoresques, notamment des combats de taureaux, la plupart d’après des dessins exécutés en 1809 et 1810. Cf. Colas 439 ; Lipperheide 1214, référence à contrôler directement sur le répertoire imprimé ; Brunet I, 1226, n°3 ; Quérard I, 506. Le titre lui-même annonce les 54 planches et leur origine récente.
Reliures de l’époque en demi-veau blond, dos à quatre faux-nerfs ornés de triples filets dorés et noirs, frises dorées en tête et en queue, plats de papier marbré, gardes et contreplats de papier à la cuve, tranches marbrées. Petites éraflures avec manques au papier des plats, principalement le long des marges droites. Reliures non signées mais attribuables à Thouvenin par comparaison avec d’autres volumes provenant de la même bibliothèque Sinety et appartenant à la même série de voyages de Nepveu, dont l’un porte sa signature.
Rousseurs éparses ; petite déchirure à la page 63 du tome V.
Provenance : bibliothèque de Sinety, ancienne famille de la noblesse provençale maintenue en 1708, avec son ex-libris armorié encollé au premier contreplat de chacun des six volumes.
Le frontispice du premier tome inscrit immédiatement l’ouvrage dans l’histoire la plus récente de la péninsule : il représente l’abdication de Charles IV à Aranjuez, le 19 mars 1808. Le soulèvement qui agita la résidence royale du 17 au 19 mars entraîna la chute de Godoy et l’abdication du souverain en faveur de son fils Ferdinand VII ; quelques semaines plus tard, les abdications de Bayonne allaient permettre à Napoléon d’imposer son frère Joseph sur le trône d’Espagne et précipiter la guerre d’Indépendance.
Cette actualité politique n’est pas seulement placée au seuil du livre. Elle est aussi à l’origine d’une part essentielle de son iconographie. Jean-Baptiste Joseph Breton de La Martinière (1777-1852) n’avait pas parcouru lui-même l’Espagne et le Portugal pour préparer ces six volumes. Dans sa préface, il explique au contraire avec une remarquable franchise comment il a construit son ouvrage à partir de publications étrangères récentes :
« Cependant j'ai tâché d'offrir à mes lecteurs quelque chose de neuf, et surtout de n'être point réduit à copier servilement comme tant d'autres compilateurs [...]. Ce sont particulièrement des ouvrages en langues étrangères qui ont servi de base à ma description et au texte explicatif d'estampes jusqu'alors inédites pour la France. Sans négliger le voyage pittoresque de don Antonio Ponz, dont j'ai eu constamment l'original espagnol sous les yeux, j'ai recouru plus particulièrement à deux ouvrages publiés récemment en Angleterre, l'un en 1812, l'autre en 1813. Le texte magnifique de ces ouvrages est enrichi d'un grand nombre d'estampes qui ont été transportées dans le mien. M. Bradford, auteur du plus considérable des deux, étoit attaché en qualité de dessinateur à l'état-major de lord Wellington. L'autre, publié sous ce titre modeste, Costumes of Portugal, est rempli d'observations ingénieuses et piquantes… »
La présentation que Breton donne de William Bradford demande toutefois une précision. Le révérend William Bradford n’était pas un dessinateur professionnel de l’état-major de Wellington, mais aumônier de brigade auprès du corps expéditionnaire britannique. Ses Sketches of the Country, Character, and Costume, in Portugal and Spain avaient été réalisés « during the campaign, and on the route of the British Army, in 1808 and 1809 ». Il suivit ainsi l’armée britannique à travers le Portugal et le nord de l’Espagne et participa à la retraite vers La Corogne en janvier 1809. Les dessins dont Breton reprend les compositions sont donc bien issus d’une observation directe de la péninsule au cours de la guerre.
Les Sketches avaient commencé à paraître à Londres en livraisons dès 1809-1810, avant de connaître de nouvelles émissions en 1812 et 1813. Le grand ouvrage anglais, gravé et colorié d’après les dessins de Bradford, offrait des vues, des types populaires, des costumes civils et militaires et des scènes rencontrées sur la route des troupes britanniques. Breton ne dissimule pas son emprunt : il écrit lui-même que ces estampes ont été « transportées » dans son ouvrage.
Le mot est particulièrement juste. En passant de Londres à Paris, les images changent à la fois de format, de public et de fonction. Les grandes compositions anglaises nées au contact d’une campagne militaire sont réduites et adaptées aux petits volumes de Nepveu ; détachées du récit immédiat de la marche des armées, elles rejoignent désormais une vaste galerie des mœurs, paysages, costumes et monuments de la péninsule. Ce qui avait en partie commencé comme témoignage de guerre devient, quelques années plus tard, matière à voyage pittoresque pour le lecteur français de la Restauration.
Le second ouvrage anglais cité par Breton relève déjà davantage de cette tradition ethnographique. Il s’agit du Costume of Portugal d’Henri L’Évêque, peintre et graveur genevois ayant longtemps travaillé au Portugal, publié à Londres vers 1814 et illustré de 50 gravures coloriées. Là encore, Breton puise dans une iconographie étrangère très récente pour constituer la partie portugaise de son propre recueil.
À ces sources anglaises il associe le Viage de España d’Antonio Ponz, dont il dit avoir constamment gardé l’original espagnol sous les yeux. Son travail consiste donc moins à prétendre au témoignage personnel qu’à mettre à la disposition du public français une documentation encore difficilement accessible : traduction, compilation, sélection des descriptions et transfert des images forment la méthode même de l’ouvrage.
Cette méthode correspond parfaitement au programme éditorial développé par Antoine Nepveu dans ses petits voyages illustrés. Breton collabora avec lui à plusieurs recueils consacrés notamment à la Chine, à la Russie, à l’Égypte et à diverses régions d’Europe. Polyglotte et compilateur beaucoup plus qu’explorateur, il fera ensuite carrière dans un tout autre domaine, devenant l’un des pionniers de la sténographie judiciaire française et participant à la fondation de la Gazette des Tribunaux. La BnF recense l’abondante production géographique et historique qu’il avait auparavant donnée au public.
Les six volumes de L’Espagne et le Portugal organisent cette matière en un parcours presque exhaustif de la péninsule. Le premier est occupé par un précis historique qui conduit le lecteur des Carthaginois jusqu’au règne de Ferdinand VII. Le deuxième décrit la Catalogne et les royaumes de Valence, Murcie et Grenade ; le troisième le royaume de Séville, Cadix, Algésiras, Gibraltar, l’Andalousie, la Galice et un développement sur les Juifs en Espagne ; le quatrième les Asturies, la Vieille-Castille, la Biscaye, l’Aragon, la Navarre et le royaume de Léon. Le cinquième poursuit ce dernier royaume avant de traiter de la Nouvelle-Castille et de Madrid, de Cordoue et de Majorque ; le sixième est entièrement consacré au Portugal.
À mesure que les volumes avancent, les images de la guerre se mêlent ainsi aux costumes régionaux, aux monuments, aux paysages, aux types populaires et aux scènes de tauromachie. L’Espagne qui parvient au lecteur de 1815 est déjà celle d’un monde redevenu objet de curiosité pittoresque, mais une partie de ses images conserve encore la mémoire immédiate des années 1808-1809.
Bel exemplaire complet de ses 54 planches coloriées et provenant de la bibliothèque de Sinety, dans lequel des images recueillies au cours de la guerre péninsulaire par Bradford, puis publiées à Londres, sont adaptées quelques années plus tard par Breton et Nepveu pour constituer l’un des grands tableaux illustrés de l’Espagne et du Portugal offerts au public français de la Restauration.