
Édition originale, imprimée en réalité à Nantes chez Malassis malgré l'adresse parisienne portée sur le titre, comme l'a révélé une note manuscrite de Mangourit lui-même citée par Barbier.
Brochure parue sans nom d'auteur, ornée d'une vignette typographique sur le titre.
Exemplaire présenté dans son brochage d'origine et donc sans couverture, mention manuscrite au crayon indiquant précisant le nom de l''auteur sur la page de titre.
Notre exemplaire est enrichi d'un billet manuscrit d'époque décrivant l'intéret de l'ouvrage :
« [...] L'auteur reproche au clergé ses grands biens acquis par l'abus qu'il a fait de la crédulité de nos pères, et sur lesquels il refuse de contribuer aux charge de l'Etat [...] »
Le texte s'ouvre sur l'apostrophe :
« FRANÇAIS, je n'ai point de mission ; je n'écris point pour les factieux, les brouillons et les oisifs ; je parle en Citoyen pénétré d'amour pour sa Patrie »
et se clôt, en page 42, sur un vers détourné de Voltaire (Œdipe, acte III, scène IV) :
« Tremblez, malheureux Rois, votre règne est passé »
Ce violent réquisitoire contre les parlements et la noblesse appartient au tout premier flot des pamphlets qui accompagnèrent, dès juin 1788, la crise ouverte par les édits de mai et la suppression provisoire des parlements. Selon Vivian R. Gruder, les premiers pamphlets à apparaître dans une série d'essais présentés sous forme de périodique et dont les titres vantaient leur caractère populaire furent Le Tribun du peuple, au peuple et Les Gracches français, suite du Tribun au peuple, suivis de Le Hérault de la nation, sous les auspices de la patrie, tous issus de la plume de M.A.B. de Mangourit, et tous publiés entre juin 1788 et juin 1789. Ce texte se situe donc en amont de la grande vague pamphlétaire de l'automne et de l'hiver 1788, celle qui suivra l'annonce de la convocation des États généraux et l'arrêt du Parlement de Paris du 25 septembre 1788 réclamant leur tenue sur le modèle de 1614.
Sur le plan rhétorique, Mangourit se distingue nettement des autres polémistes patriotes de la même période. Gruder note qu'alors que Volney persifle ses adversaires, Mangourit leur lance des anathèmes, salissant leurs personnes et les accusant de commettre des actes abominables. Le clergé y est présenté comme méprisant le peuple :
« C'est que vous nous considériez comme un vil bétail, comme une espece faite pour supporter votre despotisme déshonorant. »
Les nobles s'y voient reprocher leur abus de pouvoirs criminels :
« Vous voulez qu'après nous avoir asservis, pillés, rançonnés, bâtonnés, suppliciés, nous soyons encore vos dupes. »
Mangourit choisit tout spécialement les mots capables de réveiller des souvenirs historiques, allant jusqu'à accuser le Parlement de vouloir faire succéder une Saint-Barthélemy politique à la Saint-Barthélemy religieuse. Cette violence verbale, qui annonce le ton des futurs journaux révolutionnaires de 1789, s'accompagne paradoxalement d'une défense résolue du pouvoir royal : le texte identifie la réforme judiciaire des édits de mai aux intérêts du peuple, présentant le roi comme l'allié naturel du Tiers État contre les corps privilégiés.
Cette alliance rhétorique entre royalisme et discours populaire n'a rien d'un hasard ni d'une conviction isolée. Mangourit n'écrivait pas en franc-tireur. Ses écrits étaient patronnés par le garde des sceaux Lamoignon et l'intendant de la Bretagne, qui, tous deux, assuraient, avec l'aide du ministre Loménie de Brienne, la sécurité de leur transport de Rennes, où Mangourit habitait, à Versailles et enfin à Paris. Le pamphlet s'inscrit ainsi dans une stratégie de propagande gouvernementale organisée, destinée à retourner contre les parlements et la noblesse l'argumentaire populaire que ceux-ci avaient eux-mêmes contribué à diffuser. Gruder montre que ce mécanisme était courant à l'été 1788 : les thèmes qui allaient devenir, à l'automne, le patrimoine commun du Tiers État, le doublement de sa représentation, le vote par tête, la dénonciation des privilèges fiscaux, apparurent d'abord dans des pamphlets royalistes cherchant à dresser le peuple contre les corps intermédiaires.
Mangourit poursuivit cette entreprise pamphlétaire avec Les Gracches français, où il se posa en avocat du Tiers État breton face à la noblesse et aux magistrats de la province, ce qui lui valut d'être brûlé par le parlement de Rennes, puis avec Le Hérault de la nation, publié de décembre 1788 à juillet 1789. Gruder observe que sur cette durée, l'engagement de Mangourit perdit sa cohérence initiale : incapable de modeler l'opinion publique, Mangourit en vint à la refléter, son royalisme devenant ambivalent au fur et à mesure de son transfert d'allégeance à la cause du Tiers État et de l'Assemblée nationale. Le Tribun du peuple, au peuple constitue ainsi le premier jalon documenté d'une trajectoire représentative d'un phénomène plus large observé par Gruder pour l'année 1787-1788 : des pamphlets nés comme instruments de propagande royale, mobilisant un vocabulaire et des revendications radicales pour discréditer les parlements, furent en partie récupérés par le mouvement patriote qu'ils avaient eux-mêmes contribué à armer, sans que leurs auteurs en gardent toujours la maîtrise.
Source : Vivian R. Gruder, « Un message politique adressé au public : les pamphlets "populaires" à la veille de la Révolution », Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. 39, n°2, avril-juin 1992, pp. 161-197.