
Édition originale. OCLC n'en recense pas outre-Atlantique, cependant un exemplaire figure à la Houghton Library.
Reliure en demi-chagrin rouge, dos à cinq nerfs, titre estampé à l'or, plats de papier peigné, gardes et contreplats de papier peigné, mors et coiffes expertement restaurés, marges rognées affectant très légèrement la partie supérieure de la page de titre et la signature de quelques rares feuillets.
Très discrètes rousseurs éparses.
Rare exemplaire d'un des mémoires féminins les plus singuliers et les plus saisissants du XVIIe siècle, dévoilant la vie hors normes d'une femme de petite noblesse provinciale sous le règne de Louis XIV, qui maniait les armes, aimait à s'habiller en homme, montait à cheval et tenta même de mettre fin à la Fronde lors d'une équipée sauvage à travers la France en guerre.
"Peu de femmes s'avisent de mettre au jour ce qui leur est arrivé dans leur vie. Je serai de ce petit nombre"(p.2). Par leur précocité éditoriale, les Mémoires de Catherine de La Guette parues en 1681 font figure d'exception remarquable dans le paysage littéraire de leur temps. Comme le rappelle Felix Raymond Freudmann, presque tous les grands récits mémoriels féminins du XVIIe siècle ne sont publiés qu'au siècle suivant : à l'exception notable des soeurs Mancini et de Madame de la Guette, les Mémoires de la duchesse de Nemours paraissent en 1709, ceux de Mme de Motteville en 1723, puis Mademoiselle de Montpensier en 1729 (The Memoirs of Madame de la Guette. A Study). La rareté de cette édition originale s’explique aussi par sa marginalisation,"le résultat du tort fait aux écrits de femmes sur le long terme de l'histoire littéraire" (Merlin Kajman,"Transparence extérieure les mémoires de Mme de la Guette"). Bien que la grande épistolière Madame de Sévigné la considère "fort de mes anciennes connoissances" dans une lettre du 15 avril 1671, on ira même douter de l'existence de l'autrice. La parution de la seconde édition de ses mémoires (seulement en 1856 !) établie par Célestin Moreau s'accompagnera de nombreuses sources primaires irréfutables.
"j'ai toujours été d'une humeur plus portée à la guerre qu'aux exercices tranquilles de mettre les poules à couver et de filer la quenouille, quoique l'on dise qu'une femme ne doit savoir que cela" (p.40)
Dès l'enfance, Catherine Meurdrac échappe aux assignations de son sexe avec la complicité de son père, qui lui accorde un maître d'armes pour lui enseigner l'escrime et le maniement du pistolet. Son mari, officier engagé dans une trentaine de campagnes à travers l'Europe, la laissera monter à cheval "jambe de ça jambe de là" (p. 175) et lui interdira même de "faire la femme" en pleurant à ses départs pour la guerre. C'est à un "cœur viril" dans un corps de femme que répond l'exercice de style typiquement masculin des mémoires, de plus présentés sous une forme autobiographique encore peu répandue, et un langage familier et coloré tout à fait singulier. Ce rapport intime aux armes n'est pas seulement une posture, puisque ces Mémoires constituent "le récit le plus étendu du XVIIe siècle écrit par une femme sur l'activité militaire féminine" où se mêlent des descriptions de blessures reçues et infligées : "l'autorité de ce texte repose sur la capacité de la narratrice à égaler ses compagnons d'armes dans la violence" (Joan DeJean, "Violent Women and Violence against Women: Representing the “Strong” Woman in Early Modern France").
Châtelaine briarde, femme de guerre, médiatrice politique
Mais pour tous ces faits d’armes, Catherine de La Guette n’en est pas moins une pacificatrice de guerre civile : sur ordre de la Reine, elle traverse la France en guerre pour rejoindre Bordeaux et tenter (en vain) de mettre un terme à cette sanglante révolte nobiliaire. Le sieur de la Guette figure alors parmi les rebelles, dans les rangs du parti des Princes qu'il avait rejoint à la suite du comte de Marsin, souvent cité dans ces pages. Seule, la mémorialiste assure aussi la protection de ses paysans, sa famille et ses biens de leur domaine de Sucy-en-Brie pendant les longues absences de son époux. La Fronde amène à ses portes les troupes des parlementaires, celles du roi, et des Lorrains qui passent et repassent sur ses terres. Cette mère de dix enfants voit "plus de deux cents femmes et filles réfugiées" chez elle et, rapidement, les gens de guerre s’adonnent au pillage des maisons, aussi y a-t-il "même quelques femmes violées qui n’avoient pu se sauver assez vite" [...] Si elle n’est pas parvenue à éviter le pire, Catherine a toutefois pris conscience du danger couru par les femmes et laissé ces dernières trouver refuge chez elle face à un danger dont elle a conscience – aucune source n’atteste, à notre connaissance, d’une telle démarche chez des nobles masculins" (Alban Wilfert, "La chair et le sang. La violence sexuelle dans les conflits du XVIIe siècle. Maux et mots du viol", La Revue d'Histoire Militaire).
L'épique récit d'une intimité
Comme l'observe Hélène Merlin Kajman, si ce sont les événements de la Fronde qui ont amené cette femme "de très modeste noblesse à prendre la plume et à se confronter à un genre prioritairement aristocratique et masculin", le contexte historique ne suffit pas à rendre compte de l'ampleur et de la profondeur du récit, qui excède largement la période aventureuse de sa vie pour s'enraciner dans "une vie plus quotidienne, dans une personnalité particulière" et dans un désir d'exister dans "le temps long". La narratrice ne dissimule rien de la violence presque romanesque de ses affects : l'amour pour un mari absent dont chaque départ rouvre une blessure et chaque retrouvaille provoque un torrent de désir livré sans détour au lecteur ; les querelles homériques entre son père et son époux, où elle voit "voler les plats contre la tapisserie, non par enchantement, mais à force de bras" ; autant d'"épisodes comiques et tragiques" (Annick Merlin), qui, dans une prose vive et directe, narrent les joies, les amours, les humiliations, les peurs, les deuils de toute une vie. Madame de La Guette termine son récit sur la mort de son fils aîné tué au siège de Maastricht en 1676, qu'elle avait rejoint en Hollande quelques années auparavant. Elle y demeura jusqu'à sa mort - dont on ne connaît pas la date précise - et y écrit ses Mémoires publiés à la Haye dans sa soixante-huitième année : "car il résulte évidemment de l’Avis du libraire au lecteur qu’ils ont été imprimés de son vivant, avec son consentement sans aucun doute, avec sa participation peut-être. [...] À cette époque, il ne venait guère de la Hollande que des romans licencieux ou des pamphlets. Les Mémoires de madame de La Guette ont pu être confondus avec les productions insolentes des haines protestantes et des jalousies étrangères sous lesquelles gémissaient les presses hollandaises" (Célestin Moreau, préface à la 2e édition des Mémoires, Paris, Jannet, 1856).
Edition originale de la plus grande rareté d’un récit d'une Amazone du XVIIe siècle, proposant une alternative à la féminité traditionnelle dans une France secouée par les conflits.
Rahir, 2715. STCN 272562211.