
Édition illustrée en premier tirage, publiée en 1898 sous l’enseigne de la Librairie des Bibliophiles, réimpression textuelle de l’édition originale de 1838. Elle est ornée de 24 lithographies originales en couleurs d’Alexandre Lunois. Un des 100 exemplaires de tête sur Japon ou Chine, celui-ci sur Chine, n° XLIII, numéroté à l’encre et justifié ; le tirage général est limité à 600 exemplaires, dont 500 sur vélin du Marais.
Particularité remarquable de cet exemplaire, les 24 compositions sont réunies en trois états - au trait, en noir et en couleurs -, soit 72 épreuves. Ainsi que le précise la justification, les pierres furent effacées après le tirage.
Reliure du début du XXe siècle en demi-maroquin orange à coins, signée Stroobants. Dos à nerfs orné de fers en miroir sertis dans une succession de caissons, roulettes dorées en tête et en queue, tête dorée, couvertures et dos conservés. Quelques taches de rousseur sur le titre et dans les marges, mais fort rares.
De la bibliothèque H. Del Monte, avec ex-libris armorié gravé par Malatesta.
Peintre, graveur et illustrateur, Alexandre Lunois (1863-1916) fit du lavis lithographique l’un des moyens privilégiés de son art, travaillant directement la pierre au pinceau et obtenant par ce procédé des effets de matière, de profondeur et de couleur particulièrement souples. Ses voyages en Espagne, en Algérie et au Maroc nourrirent une part importante de son œuvre orientaliste et aiguisèrent son goût pour les contrastes lumineux, les tons francs et les noirs profonds.
Cette recherche chromatique avait déjà frappé Edmond de Goncourt qui, au sortir du Salon de la Société nationale des beaux-arts, le 2 juin 1894, relevait dans son Journal à propos des Danseuses espagnoles avant la danse « une planche du plus grand caractère [...] par l’intensité des tons ». Ce goût de la couleur trouve dans Fortunio un terrain particulièrement favorable.
Le roman de Gautier, publié pour la première fois en 1838, déploie en effet un univers de luxe, de sensualité et d’exotisme où l’accumulation des étoffes, des objets précieux, des architectures et des décors tient une place essentielle. Lunois ne se contente pas d’en illustrer les épisodes ; il transpose dans la lithographie la matière même de cette prose coloriste, jouant des oppositions entre le trait, les masses noires et la couleur.
La présence des trois états permet d’observer ce travail avec une rare netteté. Le premier fixe l’architecture de la composition ; le second en développe les valeurs et les contrastes ; le dernier restitue l’intensité chromatique qui fit précisément la réputation de Lunois. Réunies dans un même exemplaire, ces 72 épreuves donnent ainsi à voir la construction progressive de l’image, depuis son dessin jusqu’à son accomplissement en couleurs.
Publiée sous l’enseigne de la Librairie des Bibliophiles, fondée par Damase Jouaust et demeurée l’une des grandes maisons parisiennes du livre de luxe illustré, cette édition associe ainsi un texte emblématique de l’imaginaire romantique de Gautier à l’une des techniques les plus personnelles de l’illustration fin-de-siècle.
Soixante ans après la première publication de Fortunio, Lunois répond ainsi à la prose sensuelle et colorée de Gautier par une lithographie qui en prolonge l’éclat ; dans cet exemplaire sur Chine enrichi de ses trois états, le passage du trait au noir puis à la couleur rend particulièrement sensible cette rencontre entre deux imaginaires fondés sur l’intensité visuelle.