
Deuxième édition imprimée à 300 exemplaires numérotés sur Rives.
Broché, accrocs aux marges, une tache sur le plat supérieur légèrement insolé, mors fendu avec léger manque sur le dos, quelques taches brunes sur les premiers feuillets : un état balthusien révélateur de l'attention qu'il porta au chef-d'oeuvre de Gide.
Exceptionnel envoi autographe d'André Gide au jeune Balthus : "à Baltusz Klossowski / en l'attendant / André Gide / février 24".
L'illustre dédicataire a annoté et souligné plusieurs passages du texte.
En 1924, Balthasar Kłossowski fait la rencontre de Gide par l’intermédiaire du poète Rainer Maria Rilke, l'intime figure tutélaire de sa jeunesse. Déjà sur la recommandation de Rilke, le frère de Balthus et futur écrivain Pierre Kłossowski s’était installé l’année précédente chez Gide rue de Montmorency. Il entretenait une relation avec Gide, qui l’avait d’abord employé comme secrétaire pour achever les Faux monnayeurs. Rilke suggéra à Balthus de se rendre lui aussi à Paris, lui offrit un exemplaire de l’histoire de la peinture sur panneau de Wilhelm Worringer et le plaça sous la tutelle de Gide.
Un mois avant de l’accueillir à Paris, Gide envoya au jeune Balthus ce superbe envoi, désarmant de simplicité, « en l’attendant ». Il emploie l’orthographe « Baltusz », avec un z de plus et un h en moins : la même qu’avait choisi Balthus pour son tout premier recueil Mitsou fait avec Rilke, qui l’avait déjà rendu célèbre.
Sans doute comme un prélude à leur rencontre, Les Nourritures terrestres constituent la première leçon du mentor à son disciple. Balthus lira attentivement les commandements du fameux narrateur des Nourritures, sage dangereux, à la fois initiateur et tentateur, qui s'adresse à Nathanaël et veut lui enseigner sa conception de la vie, tirée de la philosophie de Ménalque.
Balthus a souligné plusieurs passages au crayon et ajouté à trois reprises de cryptiques annotations, dont une en italien à côté de ce paragraphe :
« Je ne peux pas plus être reconnaissant à « Dieu » de m’avoir créé que je ne pourrais lui en vouloir de ne pas être, – si je n’étais pas » (p. 46)
À l’instar de Rilke, le jeune peintre finit par renoncer à l’école et laissa la ville, les grands maîtres exposés au Louvre – et sans doute ce chef-d’œuvre de Gide – jouer le rôle de professeurs. Les deux frères gravitent encore pendant plusieurs années dans l'orbite gidienne comme on le voit dans les Cahiers de la Petite Dame : ils sont là pour aider aux préparatifs de ses départs au Congo et en URSS.
« Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, – puis à tout le reste plus qu’à toi. » professe Gide dans la préface de ce livre initiatique offert au jeune Balthus, dont la promesse du talent artistique était déjà indéniable.