
Édition originale, un des 100 exemplaires numérotés sur alfa, le nôtre un des hors commerce non justifé, seuls grands papiers avec 10 Arches.
Reliure en plein maroquin bleu gris, dos à cinq nerfs, date dorée en queue, contreplats en plein box jaune moutarde, gardes de soie moirée beige, couvertures et dos conservés, toutes tranches dorées sur témoin ; chemise en demi maroquin bleu gris à bandes, dos à cinq nerfs, date dorée en queue, plats de papier façon bois, étui bordé de maroquin noir, plats de papier façon bois, intérieur de feutrine bleu ciel, magnifique reliure en maroquin doublé signé Hélène Alix.
Précieux envoi autographe signé de Louis-Ferdinand Céline à l'écrivain pacifiste belge Jean Tousseul.
Exceptionnel exemplaire en parfaite condition, contrairement à la plupart des Alfa - ce papier étant sensible aux rousseurs - superbement établi en maroquin doublé d'Hélène Alix.
Jean Tousseul (pseudonyme d'Olivier Degée, 1890-1944) est l'une des figures les plus singulières de la littérature belge francophone de l'entre-deux-guerres : autodidacte issu du monde ouvrier des carrières mosanes, journaliste militant, socialiste et pacifiste convaincu, il paie de quatre mois de prison en 1918 ses articles antimilitaristes, bénéficiant alors du soutien public de Romain Rolland. Collaborateur de la revue Monde de Barbusse et publié à Paris chez Rieder, il est en 1932 un auteur reconnu dans les cercles pacifistes et prolétariens des deux côtés de la frontière. Son grand roman sur la première guerre qui paraît quelques mois après le Voyage, naît du même terrible constat : « La Rafale constitue un témoignage objectif, un document puissant et minutieux sur la guerre et le désarroi des esprits qui en résulta. […] Jean Tousseul condamne le recours à la guerre, mais redoute que celle-ci ne reste longtemps encore accrochée au flanc d’une humanité toujours aux prises avec ses instincts élémentaires ». Cette analyse de Désirée Denuit semble empruntée aux plus fines études du chef d’œuvre de Céline. En 1937, Jean Tousseul obtient le Prix Triennal de Littérature belge pour Le Masque de Tulle. Il meurt en 1944 après avoir refusé toute compromission avec l’occupant.
Inconnue jusqu'à ce jour, la dédicace de Céline à Jean Tousseul – dont le nom est absent de toutes les biographies de Céline – sur l’un des plus précieux exemplaires de l’édition originale est pourtant, en marge des enjeux médiatiques et commerciaux qui motiveront l’envoi des exemplaires de luxe, un témoignage unique de l’engagement humaniste qui présida à l’écriture du Voyage au bout de la nuit.
« ÇA A DÉBUTÉ COMME ÇA »
Rares furent ceux qui reconnurent immédiatement l'importance du Voyage au bout de la nuit. Le docteur Destouches proposa pourtant son manuscrit à Gallimard, Bossart, Figuière et bien sûr Denoël et Steele qui furent les seuls éditeurs à manifester un réel enthousiasme, à défaut de moyens suffisants pour en assurer une réelle promotion.
Le tirage original fut donc très prudent : 200 exemplaires de presse sont imprimés le 12 octobre 1932, suivis, le lendemain, de 20 Arches et 95 Alfa, selon les archives de l’imprimeur. Les 3.000 exemplaires « ordinaires » de l’édition originale sont tirés entre le 15 octobre et le 3 novembre. Ce n’est qu’après l’obtention du Prix Renaudot, que paraîtront plus de 100.000 nouveaux exemplaires avec les différences que l’on connaît.
« AVEC LES MOTS ON NE SE MÉFIE JAMAIS SUFFISAMMENT »
Céline adressa plusieurs exemplaires du service de Presse à des amis proches comme Abel Gance, des critiques de premier ordre dont Georges Bernanos, des personnages influents tel André Breton et des artistes qu’il admirait à l’instar d’Yvette Guilbert, puis au gré de ses rencontres et du succès, à de nouveaux amis. Il réserva très peu d’exemplaires de luxe à ses proches amis. Ceux-ci seront essentiellement destinés aux jurés du prix Goncourt et à quelques journalistes influents. La grande majorité des envois de Céline sur grand papier, à la parution, répondent ainsi à un impératif promotionnel.
Sur les 20 Arches et 125 (?) Alfa, seuls 19 exemplaires comportant une dédicace autographe d’époque ont été identifiés à ce jour.
Seuls trois exemplaires de luxe dédicacés en 1932 ne semblent pas être directement intéressés ou purement déférents. Céline offre en effet un exemplaire sur Alfa à Jean de Boschère, artiste de l’écurie Denoël qui allait inaugurer avec Céline une nouvelle collection « Loin des foules » et qui devait proposer à ce nouveau confrère de réaliser son portrait comme frontispice à l’Église (projet avorté remplacé par l’inconnue de la seine).
Deux autres alfa dédicacés sont bien plus étonnants, car sans aucune motivation affective ou commerciale : l’exemplaire offert à Charles Plisnier et celui, jusqu’à lors inconnu, à Jean Tousseul.
« JE REFUSE LA GUERRE ET TOUT CE QU'IL Y A DEDANS »
Ces deux dédicaces sur les exemplaires les plus précieux encore disponibles (tous les Arches étaient attribués dès l’impression, notamment pour certains jurés du Goncourt, quelques journalistes et les éditeurs ; Céline s’est d’ailleurs plaint de n’en n’avoir eu aucun pour lui) sont les seules motivées par une conviction idéologique, celle, qui au-delà du pessimisme et de la violence, porte le Voyage : Le Pacifisme.
« Je refuse la guerre et tout ce qu'il y a dedans. Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi...Je la refuse tout net avec tous les hommes qu'elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils 995 même et moi tout seul, c'est eux qui ont tort et c'est moi qui ai raison car je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »
Plisnier et Tousseul sont en effet deux grandes figures du combat pacifiste, et de surcroit écrivains prolétariens antimilitaristes marqués par les horreurs de la guerre.
Charles Plisnier, figure centrale du réseau pacifiste et socialiste belge est un des rares critiques à avoir immédiatement encensé le Voyage dont il écrit, dans la revue Le Rouge et le Noir : « Le livre de M. Louis-Ferdinand Céline est un long cri qui n’a pas fini d’ébranler les hommes. » Si la sobriété de la dédicace de Céline sur son exemplaire semble révéler que celui-ci a été offert avant l’article élogieux de Plisnier, son intérêt pour cet écrivain était toutefois influencé par sa qualité de critique belge au même titre que Victor Moremans qui reçut un exemplaire similaire.
« TOUT CE QUI EST INTÉRESSANT SE PASSE DANS L’OMBRE. ON NE SAIT RIEN DE LA VÉRITABLE HISTOIRE DES HOMMES »
Jean Tousseul, lui, n’est ni un critique littéraire ni une célébrité médiatique ni une personnalité influente. Très impliqué dans la presse wallonne, ses neuf cents articles sont essentiellement des textes militants, politiques, syndicalistes et pacifistes, qui ne lui vaudront pas les honneurs de sa patrie mais quatre mois de prison pour « propos défaitistes ». Il ne représente donc aucun intérêt médiatique pour Céline. Et le don d’un des exemplaires les plus précieux de son ouvrage ne peut être imputé à un quelconque calcul de l’auteur du Voyage.
Absent de toutes les biographies de Céline, Tousseul est pourtant une figure essentielle pour saisir la complexité de l’écrivain. A travers cette dédicace sur l’un des plus précieux exemplaires de son premier roman, Céline, en marge de son cynisme et de sa misanthropie bardamuesques, révèle l’humble admiration d’un écrivain du désespoir passif pour l’engagement courageux de cet autre qui représente toutes les valeurs exprimées dans le Voyage : l'antimilitarisme, la littérature prolétarienne, le pacifisme vécu comme engagement.
L’exemplaire de Tousseul est donc, jusqu’à présent, le seul exemplaire de luxe du Voyage qui ait été offert par pure conviction intellectuelle. Avant les égarements idéologiques nauséabonds du plus sulfureux des génies de la littérature française, ce laconique « hommage de l’auteur » est surtout un témoignage unique de l’Humanisme Célinien de la première heure.
Provenance : Jean Tousseul, puis Gérard Oberlé, ex-libris.