Édition originale pour chacun des titres, enrichis de précieux envois autographes signés d'Albert Camus adressés à ce boucher d'Alger qui fut son oncle, son mentor et son père de substitution, Gustave Acault et à sa tante Gaby.
L'étranger comporte une fausse mention de deuxième édition - il n'a pas été tiré de grand papier. Cette première édition fut tirée à 4 400 exemplaires le 21 avril 1942 et divisée en huit « éditions » fictives de 550 exemplaires.
Les exemplaires du service de presse envoyés à l'auteur en Algérie s'étant perdus, celui-ci ne put offrir à ses proches que des tirages comportant de « fausses mentions d'édition » dont il dédicaça quelques rares exemplaires en arrivant en France en août 1942.
Parmi eux, celui-ci : « à mon oncle et à ma tante avec ma fidèle gratitude et mon affection. Albert Camus. »
Pour Le Malentendu, il s'agit d'un exemplaire du service de presse, avec ces quelques mots tracés à la plume : « à vous deux, avec la fidèle affection d'Albert. »
Lettres à un ami allemand, quant à lui, est numéroté sur alfa et comporte cette dédicace manuscrite qui a légèrement bavé : « Pour vous deux avec la fidèle affection d'un absurde neveux. Albert. »
Couvertures restaurées. Notre ensemble est présenté sous double chemise et étui en demi maroquin vert bouteille. Chaque exemplaire comporte une chemise en demi maroquin, dos lisse, plats de papier marbré, l'ensemble étant recouvert d'une chemise en demi maroquin vert bouteille, dos à cinq nerfs, mention dorée « Exemplaires de Gustave et Antoinette Acault » en queue du dos, plats de papier marbré, contreplats de daim vert pâle ; étui bordé du même maroquin, plats de papier marbré, élégant ensemble signé Thomas Boichot.
« En 1931 Gustave Acault avait 46 ans et une allure princière. [...] Il marchait à pas mesurés comme pour la parade. Grand et mince, avec le nez fin et des moustaches en guidon de vélo, c'était un personnage qu'on ne pouvait manquer de remarquer dans l'Alger d'avant-guerre. Mais s'il possédait la meilleure boucherie de la ville, il était également fort connu comme habitué des terrasses de café. [...] Un verre d'anisette à portée de main, il dissertait sur la politique et la littérature, ce qui d'ailleurs, dans la France d'entre les deux guerres pouvait fort bien ne constituer qu'un seul et même sujet. Ou bien il jouait à la belote avec ses amis, cependant que son épouse Antoinette, sœur de la mère d'Albert Camus, faisait marcher l'affaire. » (H. Lotmann, in Albert Camus)
Lorsque Gustave Acault et sa femme, après avoir décelé la tuberculose de Camus, hébergent leur neveu malade, ils lui offrent bien plus que la nourriture revigorante qui, selon les prescriptions de l'époque, devait soigner sa maladie.
C'est en effet à la suite de sa première hospitalisation, qu'Albert Camus, orphelin de guerre qui vivait avec sa mère illettrée dans une relative misère, s'installe chez cet oncle aisé et fantasque.
Gustave et sa femme « Gaby » (son anarchiste de mari refuse de l'appeler par son vrai prénom : Antoinette) le considèrent très vite comme un fils adoptif qu'ils entretiennent généreusement et auquel Gustave souhaite léguer son commerce.
Pour des raisons politiques, Albert Camus évoquera rarement publiquement cette aisance financière que lui offrit son oncle à partir de cette période, préférant garder l'accent sur son enfance pauvre et sa proximité naturelle avec ceux qu'il défendra sa vie durant. Ce n'est que dans ses carnets, non destinés à la publication, que Camus évoque l'importance presque littéraire de cette nouvelle condition : « Chez nous les objets n'avaient pas de nom, on disait : les assiettes creuses, le pot qui est sur la cheminée, etc. Chez [mon oncle] : le gré flambé des Vosges, le service de Quimper, etc. - je m'éveillais au choix. » (Albert Camus, décembre 1942, Carnets II)
Le jeune Albert jouit dès lors des privilèges de la bourgeoisie algéroise - son oncle lui offre même une voiture, prestige suprême dans l'Alger d'avant-guerre. « Inspiré et certainement financé par son oncle munificent, Albert, qui avait toujours été soigné, devint un dandy [...] vêtu avec recherche, portant chaussettes et chemise blanches (influence de son oncle) ainsi qu'un borsalino de feutre. » (H. Lotmann) Nul doute que Camus hérita de cette époque fastueuse une prestance particulière dont il ne se départit jamais. Mais c'est avant tout dans l'impressionnante bibliothèque du seul lettré de la famille qu'en 1931 le jeune étudiant de dix-sept ans, inscrit en classe de Philosophie mais contraint à résidence par sa maladie, découvre le monde de la littérature et compose son premier récit : Le Dernier Jour d'un mort-né.
Dans sa biographie de l'écrivain, Olivier Todd note l'importance de cette première découverte des lettres dans « la bibliothèque de l'oncle éclectique » : « Voltairien, il est plus cultivé que l'écrasante majorité des Algérois d'origine européenne. Gustave adore Anatole France, admire, dit-on, James Joyce. Dans [s]a bibliothèque, Camus trouve les œuvres complètes de Balzac, Hugo, Zola. Mais aussi Paul Valéry, ou Charles Maurras. » (in Albert Camus, Une vie)
C'est évidemment Jean Grenier, son professeur de philosophie, qui sera ensuite le véritable maître à penser de Camus, l'instigateur de son engagement politique, et surtout le premier qui encouragera sa vocation d'écrivain (ce n'est qu'en juin 1932 que Camus formulera cet espoir). Mais en cette fin de premier trimestre, la visite de ce futur mentor ne laissera pas un souvenir impérissable à son élève malade qui le congédie alors assez froidement : « Albert Camus [...] me dit à peine bonjour et répondit par des monosyllabes à mes questions sur sa santé. Nous avions l'air de gêneurs. » Car si Grenier a déjà l'intuition de ce que sera le futur Camus, Albert, lui, n'est encore qu'un élève dont l'année est gâchée, et avec elle ses projets d'avenir dans le professorat ou dans le sport professionnel.
Modeste boursier projeté dans un monde d'intellectuels avec pour seule légitimité la foi d'un maître d'école, orphelin entre la vie et la mort et incapable d'aider sa famille, pupille de la nation, soigné gratuitement et recueilli par un oncle, Albert Camus vit sans doute sa première expérience de l'« étrangèreté ».
C'est alors dans la « chambre confortable et spacieuse, donnant sur la rue » ou « sous le citronnier » du jardin des Acault, que naît dans le cœur convalescent du jeune homme le désir d'écriture.
Véritable chrysalide, le foyer des Acault fut pour Camus le lieu d'une nouvelle naissance au monde.
Dans son hommage à André Gide, en 1951, Camus évoquera l'importance de cet oncle guidant ses premières découvertes littéraires :
« J'avais seize ans, lorsque je rencontrai Gide pour la première fois. Un oncle, qui avait pris en charge une partie de mon éducation, me donnait parfois des livres. Boucher de son état et bien achalandé, il n'avait de vraie passion que pour la lecture et les idées. Il consacrait ses matinées au commerce de la viande, le reste de sa journée à sa bibliothèque, aux gazettes et à des discussions interminables dans les cafés de son quartier. Un jour, il me tendit un petit livre à couverture parcheminée, m'assurant que ''ça m'intéresserait''. Je lisais tout, confusément, en ce temps-là ; j'ai dû ouvrir les Nourritures terrestres après avoir terminé Lettres de Femmes ou un volume des Pardaillan. »
à la fin de 1931, Camus se remet enfin de sa maladie, mais il ne quitte son oncle et sa tante que bien plus tard, lorsqu'épris de la capiteuse Simone Hué, il se voit interdit de la fréquenter sous leur toit. Cette querelle, on ne peut plus filiale, s'achèvera, comme dans une pièce de Molière, lorsque le mauvais fils prendra la « gourgandine » pour épouse légitime. Le couple héritera alors d'une superbe Citroën et d'une rente mensuelle de la part de l'oncle apaisé.
Le mariage fera long feu au contraire de l'amour avunculaire, même s'il s'avère évident que son neveu ne reprendra pas la boucherie, même si l'admiration de Camus va vers d'autres idoles et si l'anarchie et la franc-maçonnerie, chers à ce fantasque personnage, feront place dans le cœur et l'esprit de Camus au communisme et finalement au refus de toute idéologie.
En 1942, revenant seule à Alger, c'est chez les Acault que sa femme Francine s'installe et, en 1948, c'est pour visiter sa tante malade qu'Albert Camus retournera pour la première fois en Algérie après presque dix ans d'exil.
Le parcours intellectuel d'Albert Camus sera jalonné de rencontres fondatrices auxquelles il rendra hommage tout au long de sa vie. Pourtant, lorsqu'en 1945 Jean Grenier lui annonce la mort de l'oncle boucher, la réponse de Camus préfigure ce qui deviendra, avec Le Premier Homme, la quête ultime de l'écrivain : « Il était le seul homme qui m'ait fait imaginer un peu ce que pouvait être un père. »