
Édition originale de ce mémoire en défense de l’industrie de soude chimique de Marseille contre leurs détracteurs audois.
Notre exemplaire est présenté dérelié.
Rare document d’un combat de lobbying industriel qui allait façonner le destin mondial du savon de Marseille.
La fabrication du savon de Marseille repose sur deux ingrédients fondamentaux : l’huile d’olive et la soude. Pendant des siècles, cette soude était importée d’Espagne sous forme végétale, cendres calcinées de salicorne et de barille, et son commerce était monopolisé par les grandes maisons de négoce marseillaises. Tout bascule entre 1808 et 1811 : la guerre d’Espagne déclenchée par Napoléon coupe brutalement cet approvisionnement, et l’État impérial impose le recours à la soude artificielle produite par le procédé mis au point par Nicolas Leblanc à partir du sel marin, accordant aux nouvelles soudières une exemption sur l’impôt du sel et une protection douanière stricte à l’importation. En quelques mois, une trentaine d’entrepreneurs investissent près de 4 millions de francs dans l’industrialisation du procédé Leblanc aux portes de Marseille. C’est cette révolution chimique qui va permettre à la savonnerie marseillaise de connaître son envol industriel : jusqu’à 90 savonneries au XIXe siècle, et 180 000 tonnes produites en 1913.
Mais en 1816, l’issue n’est rien moins que certaine. La Restauration a maintenu le régime de faveur impérial, et les anciens négociants en soude naturelle, ruinés par l’interdiction d’importer, cherchent par tous les moyens à faire renverser cet édifice. L’année est particulièrement tendue : les usines de Septèmes, aux portes de Marseille, sont menacées d’incendie par des émeutiers, et le ministre de l’Intérieur Lainé doit intervenir publiquement pour garantir la protection de l’industrie. C’est dans ce climat que les adversaires des soudières tentent une nouvelle manœuvre, en changeant de terrain : une pétition est présentée aux deux Chambres issues de la Charte de 1814, la Chambre des pairs et la Chambre des députés alors dominée par les ultraroyalistes que Louis XVIII allait dissoudre en septembre de cette même année, par « quelques habitans du département de l’Aude ».
Le présent mémoire, imprimé chez Rouchon, Imprimeur du Roi à Marseille, constitue la riposte institutionnelle des fabricants de soude. Ils ne se trompent pas sur la nature de la manœuvre, et le disent explicitement dès les premières lignes : ces habitants de cantons audois n’agissent qu’en apparence comme auteurs de la contestation ; ils sont « en réalité les instruments d’une nouvelle agression » conduite par les mêmes adversaires qui ont déjà « suscité tant de dangers et tant d’entraves » à leur industrie. Le déplacement géographique de la querelle, de Marseille vers l’Aude, est une tactique délibérée pour renouveler, sous un prétexte et une géographie nouveaux, une offensive économique jusqu’alors repoussée.
Le mémoire, dont la pagination s’achève à la page 33, répond point par point aux arguments de la pétition, retrace l’historique de la fabrication de la soude dans les Bouches-du-Rhône depuis 1808, et rappelle aux deux Chambres l’ampleur des investissements engagés, estimés à 7 ou 8 millions de francs dans le seul département des Bouches-du-Rhône. Il se conclut en citant un engagement public du ministre de l’Intérieur garantissant que le gouvernement royal n’a pas l’intention de révoquer les encouragements accordés aux soudières, et avertit que si ces établissements venaient à disparaître, la perte serait pour la France seule, au bénéfice des fabriques de soude d’autres régions du royaume et du commerce des soudes naturelles étrangères.
Document témoin à la fois de la naissance du lobbying industriel sous la monarchie constitutionnelle et du conflit entre l’ancienne économie du négoce méditerranéen et la nouvelle industrie chimique française, ce mémoire illustre un tournant dont les conséquences dépassent largement la querelle qui en est l’occasion. Les fabricants de soude l’emporteront. Leur industrie prospérera, alimentant les savonneries marseillaises en matière première bon marché et abondante. Sans cette victoire, le savon de Marseille n’aurait peut-être jamais acquis la dimension mondiale qui est la sienne.