
Édition originale de De la Grèce moderne et de ses rapports avec l’Antiquité, publiée à Paris et Strasbourg par F.-G. Levrault en 1830. Deux parties en un volume in-8. Cf. Blackmer 1372 ; Droulia 1817 ; Contominas 595 ; manque à Atabey, ces deux dernières références restant à contrôler directement sur les répertoires imprimés. Blackmer et Droulia sont confirmés par les collations bibliographiques consultées.
Reliure de l’époque en demi-veau blond, dos long à cinq faux-nerfs sertis de guirlandes dorées et orné de caissons et filets à froid, frises dorées en tête et en queue, plats de papier marbré, gardes et contreplats de papier à la cuve, tranches marbrées. Rousseurs.
Provenance de premier plan : cachet de la bibliothèque de François Guizot au faux-titre. Sur la première garde, son petit-fils Robert de Witt a ensuite inscrit son nom et apposé son cachet, avec la date du 11 mars 1875.
Edgar Quinet (1803-1875) n’avait pas encore trente ans lorsqu’il partit pour la Grèce avec la commission scientifique jointe à l’expédition de Morée. Son voyage répondait à un désir ancien. Dès le 8 décembre 1828, il écrivait à Joseph-Marie de Gérando qu’il attendait de la vue des lieux « les plus riches en mythes » l’explication de questions que la spéculation et les récits d’autrui ne pouvaient résoudre. Il rejoignit ainsi en 1829 une Grèce à peine sortie de la guerre d’Indépendance, au moment précis où l’Antiquité dont l’Europe avait nourri son imaginaire rencontrait un pays en train de retrouver son existence politique.
De la Grèce moderne naît directement de cette expérience. Quinet y confronte sans cesse le pays qu’il parcourt aux souvenirs littéraires, historiques et religieux attachés à ses paysages. Le livre ne constitue donc ni un simple itinéraire archéologique ni le récit pittoresque d’un philhellène : le voyage lui sert à éprouver sur le terrain les rapports entre géographie, mythes, histoire et formation des peuples. La seconde partie, intitulée De la Nature et de l’Histoire dans leurs rapports avec les Traditions Religieuses et Epiques, élargit encore cette interrogation. Jeannine Guichardet a justement vu dans l’ouvrage né de la mission de Morée le moment où se manifeste véritablement l’écrivain Quinet.
L’intérêt propre de cet exemplaire apparaît lorsqu’on rapproche ce livre de jeunesse de son premier possesseur, François Guizot. Quinze ans séparent le voyage en Grèce des affrontements qui opposèrent Quinet au pouvoir de la monarchie de Juillet. Devenu professeur au Collège de France, où il enseignait depuis 1841, Quinet transforma progressivement sa chaire en tribune contre les jésuites et l’ultramontanisme, dans une lutte intellectuelle menée notamment aux côtés de Michelet.
Il convient toutefois de préciser le rôle de Guizot dans la suspension de son enseignement. Ce n’est pas lui qui prit directement la mesure : Narcisse-Achille de Salvandy, ministre de l’Instruction publique, obtint la suspension du cours de Quinet en octobre 1845 ; il fera de même pour Michelet en janvier 1848. Guizot était alors ministre des Affaires étrangères et, depuis 1840, le véritable homme fort du gouvernement de Louis-Philippe ; il ne deviendra officiellement président du Conseil qu’en septembre 1847. Le cachet de sa bibliothèque ne permet donc pas d’écrire que le livre appartint à l’homme qui personnellement chassa Quinet de sa chaire, mais il le place dans celle de la personnalité politique qui dominait le régime au moment où son enseignement fut interrompu.
La nuance ne diminue guère le contraste. Le Guizot des années 1840 incarne en effet un ordre politique auquel Quinet s’oppose désormais ouvertement ; et c’est pourtant chez lui que se retrouve cette œuvre du jeune voyageur de 1829, écrite bien avant que leurs trajectoires politiques ne se trouvent ainsi placées face à face. La provenance ajoute rétrospectivement au livre une histoire qu’il ne pouvait naturellement porter lors de sa publication.
Cette histoire se poursuit dans la famille même de Guizot. Robert Conrad Guillaume de Witt (1854-1881) était le fils de Cornélis de Witt et de Pauline Guizot, et donc le petit-fils de l’ancien ministre. Il inscrit son nom et appose son cachet sur la première garde le 11 mars 1875. Cette date donne à la transmission une dernière résonance : Guizot était mort depuis seulement six mois et Quinet devait disparaître seize jours plus tard.
Rare exemplaire de l’édition originale de l’un des premiers livres majeurs de Quinet, directement issu de son voyage avec l’expédition scientifique de Morée, portant le cachet de François Guizot puis la marque de son petit-fils Robert de Witt : une provenance qui réunit matériellement le jeune philhellène de 1829 et la famille de l’homme d’État dont le gouvernement suspendra son enseignement quinze ans plus tard.