
Premier tirage de cette spectaculaire édition de L’Imitation de Jésus-Christ, publiée par Léon Curmer en 1856-1857 et entièrement conçue à l’imitation des manuscrits enluminés. Le volume compte 437 pages chromolithographiées, chacune inscrite dans un large encadrement polychrome rehaussé d’or, presque toujours différent ; les pages en regard se répondent le plus souvent par leur décor. Cinq compositions occupent la pleine page et l’ensemble est monté sur onglets. L’Appendice, publié séparément en 1858, n’est pas joint.
Reliure d’éditeur en plein maroquin vieux rouge, signée L. Curmer en pied de la frise intérieure du premier contreplat. Curmer étant éditeur et non relieur, l’atelier auquel il confia l’exécution de ces reliures n’a pas été identifié. Dos à cinq nerfs orné de caissons encadrés d’un triple filet à froid, titre doré, triple filet à froid en encadrement des plats, large frise intérieure dorée, gardes à décor floral or et rouge, toutes tranches dorées. Rousseurs sur les gardes et le faux-titre, rares dans le reste du volume ; quelques très pâles piqûres dans les marges blanches. Trace de mouillure le long d’une partie du mors inférieur, un coin légèrement dénudé, petits chocs sur la bordure extérieure. Très bel exemplaire.
L’ouvrage porte en outre, tracé dans le cartouche central d’une page chromolithographiée, un ex-dono autographe signé : « A Mesdemoiselles / Fannély & Clotilde Arragon / souvenir / de mon ordination, / XXII décembre MDCCCLXVI, / Marc Burdin / prêtre. » Le livre de luxe retrouve ainsi quelques années après sa publication sa fonction première de livre de dévotion, offert en souvenir d’une ordination.
Curmer entreprend ici de reproduire par les moyens modernes de la chromolithographie l’apparence des manuscrits enluminés qu’il admire dans les grandes collections européennes. Ses dessinateurs relèvent des modèles conservés notamment à la Bibliothèque impériale, à l’Arsenal, à Sainte-Geneviève, à Rouen, à Strasbourg, au British Museum et à Oxford ; le comte Auguste de Bastard le conseille dans le choix des œuvres les plus anciennes. Les manuscrits français des XIVe au XVIe siècles dominent l’ensemble, auxquels s’ajoutent des modèles italiens, allemands, espagnols et orientaux.
L’ambition technique est considérable, Curmer indiquant que chaque page exige de trois à quatorze passages de couleurs successifs et que plus de neuf cents pierres furent nécessaires à l’ensemble. Le texte lui-même est intégré au dispositif chromolithographique : composé par Jules Claye, il est reporté sur pierre afin d’être imprimé avec les encadrements par Lemercier. Vingt ans après les premiers développements de la chromolithographie française, Curmer pousse ainsi le procédé jusqu’à lui faire restituer non plus seulement des images, mais l’unité entière d’une page enluminée.
Le texte retenu est la traduction de Michel de Marillac, reprise d’après l’édition parisienne de Nicolas Gasse de 1626. Curmer revient ainsi à une version ancienne de l’un des livres de dévotion les plus diffusés en Europe, tout en lui donnant une forme qui appartient pleinement au XIXe siècle.
Avec ses centaines de pages entièrement mises en couleurs, ses ors et sa reliure de maroquin, l’ouvrage transpose l’enluminure médiévale dans les moyens de l’édition industrielle de luxe. L’ex-dono de 1866 referme naturellement le cercle : conçu comme un monument bibliophilique, le livre redevient entre les mains de Marc Burdin un souvenir personnel de vie religieuse.