Exceptionnelle matrice originale d'un collage inédit signé et daté 1926 dans la forme. Si plusieurs collages originaux furent proposés sur le marché, nous n'avons trouvé aucune trace d'autres matrices ayant permis à Max Ernst de réaliser ses romans-collages.
Cette composition s'intègre parfaitement dans le chapitre VI du premier roman-collage de Max Ernst paru en 1929 : La Femme 100 têtes. Elle possède en effet toutes les caractéristiques des autres gravures de l'ouvrage, le format de la plaque, le thème du naufrage, la légende absurde, la taille de police et l'exacte disposition du texte sous l'image. Elle ne fut cependant pas utilisée dans le roman et nous ne connaissons aucune impression de cette œuvre. Seul le collage original, signé et daté à l'encre et comportant la légende sous forme de papier collé sous la gravure, a été répertoriée dans la collection de Benjamin Péret.
Ce collage appartient donc à la série d'œuvres originales que Max Ernst n'a pas souhaité intégrer à ses romans-collages et qu'il a offert à ses amis (éluard, Breton...). Pourtant cette œuvre particulière se distingue des autres collages originaux par plusieurs éléments qui le lient à la réalisation de La Femme 100 têtes.
En premier lieu, la légende absurde collée en pied reprend la structure et la police des légendes du roman, tandis que les autres collages non retenus - que nous avons pu consulter - ne comportent pas de légende. Toutefois, contrairement à plusieurs légendes de La Femme 100 têtes, qui sont des créations surréalistes d'Ernst (il les rassemblera d'ailleurs en 1959 dans le poème La Femme 100 têtes), celle du collage offert à Péret provient elle-même d'un collage textuel. Il s'agit d'un début de phrase découpé dans une nouvelle de la Comtesse de Ségur, Mémoires d'un âne : « Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons au-dessus ». Notons à ce propos, que cette matrice nous révèle que la légende du collage - la « lettre » - est ici une partie intégrante de la planche, puisqu'elle est incluse dans la matrice et non imprimée à part.
Alors que sur les collages originaux, Max Ernst a signé au crayon sous la gravure, la signature et la date dans le corps de l'œuvre sont caractéristiques du « roman » dont la plupart des planches comportent une petite surface grattée où se trouvaient la signature d'Ernst imprimée dans la planche. Il apparait grâce à cette matrice que cette suppression de la datation et de l'attribution de l'œuvre est postérieure à l'empreinte matricielle qui comporte encore date et signature en parfait état d'impression.
Mais c'est surtout la réalisation même de cette matrice qui constitue l'élément déterminant inscrivant cette œuvre dans une recherche artistique distincte des autres collages inédits.
Max Ernst travaillait depuis 1921 sur cette technique artistique du collage, déjà présente dans les œuvres cubistes, qui utilisèrent cette intrusion du réel dans la représentation picturale. Cependant, les collages de Max Ernst excluent le réel en assemblant des représentations hétéroclites mais de même nature, la gravure sur bois, sans souci d'échelle ni de vraisemblance. L'artiste ne cherche donc pas à reproduire l'effet de « papiers collés » cubiste mais à créer une œuvre dans laquelle les éléments externes s'intègrent entièrement à la composition, comme l'analyse Aragon dans Les Collages :
« Les éléments qu'il emprunte sont surtout des éléments dessinés, et c'est au dessin que le collage supplée le plus souvent. Le collage devient ici un procédé poétique, parfaitement opposable dans ses fins au collage cubiste dont l'intention est purement réaliste. Ernst emprunte ses éléments surtout au dessin imprimé, dessins de réclame, images de dictionnaire, images populaires, images de journaux. Il les incorpore si bien au tableau qu'on ne les soupçonne pas parfois, et que parfois au contraire, tout semble collage, tant avec un art minutieux le peintre s'est appliqué à établir la continuité entre l'élément étranger et son œuvre. »
Or cette synthèse des éléments ne sera accomplie que par l'étape fondamentale de la photogravure. En effet, lorsqu'en 1929, Ernst décide de réaliser un roman graphique, il modifie la perception de ses premières œuvres plastiques. Comme le note Julien Schuh dans son ouvrage Quelles traditions pour le livre d'artiste surréaliste ? : « Le collage original, produit par les ciseaux et la colle, reste un objet composite et imparfait, marqué par la différence des papiers utilisés, leur épaisseur, les imperfections du découpage, le grisé des textes et dessins apparaissant en transparence. » Ces collages qui affichent leur procédé de création, conservent donc, malgré tout, la structure des papiers collés cubistes. Mais, par l'intervention de la photogravure, Ernst crée de nouvelles œuvres homogènes dont la nature hétéroclite n'apparaît plus au premier regard.
La matrice réintroduit une unité entre les éléments de l'œuvre qui redeviennent une seule gravure. Il crée ainsi une œuvre entièrement neuve dont la résonance esthétique diffère radicalement des collages originaux.
Nous n'avons pu trouver, pour établir une comparaison, d'autres matrices des collages de Max Ernst, dont il ne subsiste sur le marché international que les œuvres originales ou les ouvrages imprimés. Or notre plaque met en évidence le choix de Max Ernst de réaliser ces matrices en « taille d'épargne », c'est-à-dire que seuls les reliefs sont encrés, contrairement à la taille douce où l'encre se dépose dans les creux du métal. Il reproduit ainsi la technique des gravures sur bois utilisées comme matière première et assure ainsi une parfaite fluidité graphique entre les éléments.
Le collage offert à Péret était donc à un stade très avancé de l'intégration dans son roman-collage mais, en un sens, inachevé. Cette matrice en plomb apparait alors comme l'ultime et nécessaire étape pour réaliser la transformation désirée par Ernst de l'œuvre plastique composite en œuvre graphique homogène.
Enfin, Max Ernst a conservé dans ses découpages le nom d'un des illustrateurs, Philippoteaux, qui se retrouve inscrit en pied gauche de la composition générale. En introduisant sa propre signature dans le corps de la gravure au même niveau que celle de l'illustrateur du XIXè, Ernst se désapproprie l'œuvre achevée et devient un illustrateur parmi les autres, libérant ainsi l'œuvre de son créateur, geste surréaliste par excellence.
Pourtant, dans le roman-collage, tous les noms inscrits dans les planches, dont sa propre signature, seront grossièrement caviardés par l'artiste. Damnatio memoriae de dernier instant ou transformation d'une œuvre individuelle désignant son hétérogénéité créatrice, en simple élément d'une œuvre nouvelle, un roman graphique, aux origines explicitement niées par le blanc laissé en lieu et place des signatures.
Remarquable témoignage de l'ultime étape de création du premier roman-collage de Max Ernst. Objet unique, tant par son absence in extremis de l'œuvre finale que par sa double signature singulièrement signifiante.