
Anvers, Ex officina Plantiniana, apud Ioannem Moretum, 1602. Petit in-12 de 8,2 x 12,6 cm. Trois ouvrages reliés en un volume.
Réunion de trois éditions portatives sorties de l'atelier plantinien sous l'adresse de Jean Moretus : Cl. Claudianus, Theod. Pulmanni Craneburgii diligentia, & fide summa, è vetustis codicibus restitutus. Unà cum Del-Rio notis, 351 pp. et 1 f. n. ch. ; Aviani Aesopicarum fabularum liber. A Theod. Pulmanno Craneburgio ex membranis in lucem editus, 29 pp. et 3 ff. n. ch. ; Ad Cl. Claudiani V. C. Opera Martini Antonii Del-Rio notae, 90 pp. et 3 ff. n. ch. L'exemplaire est entièrement réglé à l'encre rouge.
Reliure de l'époque en plein maroquin brun souple, à décor de fanfare de type Duodo. Dos lisse richement orné de six médaillons renfermant chacun une fleur et entourés d'une frise de feuillage. Les plats sont entièrement couverts d'un réseau de vingt-quatre médaillons, associant aux motifs floraux plusieurs emblèmes, parmi lesquels un soleil, un cœur, un gland, un bouquet et une gerbe de blé. Armes de Nicolas de Villars frappées au centre des plats. Tranches dorées, lacets absents.
Discrètes et fines restaurations aux mors, aux coins et aux coiffes. Cuir entamé sur environ 0,5 cm le long des bordures supérieure et inférieure. Trou d'épingle en tête du dos. Un trou de ver apparaît dans la marge inférieure dès le premier titre et se prolonge, en s'atténuant, jusqu'aux derniers feuillets des Fables d'Avianus.
Précieux exemplaire aux armes de Nicolas de Villars, conseiller-clerc au parlement de Paris et trésorier de la Sainte-Chapelle, nommé évêque d'Agen en 1587 et consacré l'année suivante. Il conserva son siège jusqu'à sa mort, en 1608. Par son format portatif, sa réglure et la souplesse de son maroquin, le volume fut conçu comme un livre de lecture personnel autant que comme un objet de représentation.
Jean Moretus avait succédé en 1589 à son beau-père Christophe Plantin à la tête de l'Officina Plantiniana. Sous son adresse, l'atelier poursuivit la publication des textes classiques établis par les grands philologues de la maison. Claudien est ici donné dans le texte révisé par Théodore Poelman d'après les manuscrits anciens, avec les notes de Martín Antonio Del Río, tandis que le second ouvrage présente les fables latines d'Avianus, et non celles d'Ésope lui-même. Ce petit corpus associe ainsi poésie tardive, tradition ésopique et érudition humaniste dans une forme particulièrement maniable.
La reliure place cette réunion savante au cœur de la plus haute bibliophilie parisienne des dernières années du XVIe siècle. Son décor appartient à la famille des reliures dites « à la Duodo », du nom de Pietro Duodo, ambassadeur de Venise auprès d'Henri IV de 1594 à 1597. Durant son séjour, celui-ci fit constituer et relier à Paris une bibliothèque portative de volumes de petit format, reconnaissables à leurs médaillons floraux, à leurs bordures de feuillages et à la couleur de leur maroquin, choisie selon la matière des ouvrages.
Ces reliures furent longtemps attribuées à Marguerite de Valois, une fleur du décor ayant été interprétée comme une marguerite emblématique. Ludovic Bouland rendit les volumes à leur véritable propriétaire en 1920, notamment grâce aux armes de Duodo. L'identification de l'atelier demeure plus délicate. La tradition a souvent avancé les noms de Nicolas et Clovis Ève, mais les recherches récentes préfèrent isoler un groupe parisien spécialisé, parfois désigné comme l'atelier ayant travaillé pour Duodo, sans lui assigner avec certitude le nom d'un relieur.
Le présent volume ne faisait pas partie de la bibliothèque de l'ambassadeur vénitien. Il témoigne de la diffusion immédiate de ce langage décoratif auprès d'autres commanditaires de haut rang. Si son dos reprend étroitement l'alternance des médaillons floraux et des bordures végétales, les plats développent une composition plus dense et un répertoire sensiblement élargi. Aux fleurs se mêlent le soleil, le cœur, le gland et la gerbe, autour des armes de Nicolas de Villars. Loin d'être une simple copie, cette reliure constitue une variation personnelle et épiscopale sur le modèle Duodo.
L'histoire du volume se poursuit après la mort de son premier possesseur. Une inscription manuscrite portée sur une garde, datée de 1637, atteste qu'il fut remis au collège jésuite de Quimper à un élève de la première classe de grammaire, en récompense d'une composition en prose. Ouvert le 18 octobre 1620, l'établissement était alors l'un des principaux foyers de l'enseignement humaniste en Basse-Bretagne.
Le choix de ce prix n'avait rien d'indifférent. Claudien et Avianus appartenaient pleinement à la culture latine transmise dans les collèges, où la lecture des poètes, l'imitation des modèles anciens et l'exercice de la prose formaient le cœur de l'apprentissage grammatical. Le livre personnel d'un prélat de la cour d'Henri IV devenait ainsi, moins de trente ans après sa mort, l'instrument et la récompense d'une formation littéraire dispensée à un jeune élève de Cornouaille.
Cette double provenance donne au volume une profondeur singulière. Les armes et le décor de fanfare conservent le souvenir de la haute bibliophilie ecclésiastique et parlementaire des environs de 1600 ; l'inscription de 1637 documente son entrée dans le monde scolaire de la Compagnie de Jésus. Entre les deux, le même corpus classique passe de la bibliothèque privée d'un évêque au pupitre d'un collégien.
Exceptionnelle réunion de trois éditions plantiniennes entièrement réglées, conservée dans une somptueuse reliure contemporaine aux armes de Nicolas de Villars. Inspiré du modèle Duodo sans appartenir à la bibliothèque du diplomate vénitien, ce volume associe à la rareté de son décor l'histoire inattendue d'un livre épiscopal devenu prix de composition au collège jésuite de Quimper en 1637.