Première édition allemande, en partie originale, de cet ouvrage consacré à l'un des maîtres à penser d'Albert Schweitzer, Jean-Sébastien Bach, qu'il entame en 1903 à l'âge de 28 ans, sur les conseils de l'auteur de la préface, son professeur d'orgue Charles-Marie Widor. L'originale en français paraît en 1905 avec 455 pages. L'édition allemande, reconnue par plusieurs spécialistes comme étant quasiment une nouvelle œuvre à part entière, voit le jour en 1908 avec 844 pages.
Exemplaire enrichi d'un précieux envoi à l'encre, au dos du premier portrait de Bach, d'Albert Schweitzer « à A. H. / En souvenir de Grimmi et de Célerina / Albert ».
Reliure allemande d'époque en demi-vélin blanc, à la Bradel, dos lisse, titre à la plume, plats de papier marbré, couvertures conservées. Bel état.
Déchirure de 5 cm affectant légèrement le texte p. 713, petite pliure au coin droit inférieur de la p. 715, quelques autres infimes déchirures marginales.
Édition illustrée d'un portrait du compositeur en ouverture, d'un second portrait et de trois autres planches dans le corps du texte.
Les annotations autographes d'Albert Schweitzer à l'encre en marge supérieure se trouvent aux pp. 5, 51, 398, 467, 673, 683, 699, 745, 763 :
P. 5 : « Pag. 4-50 : Grimmialp - 1906 août »
P. 51 : « Pag. 50-80. Baden (Suisse) : Septembre 1906 »
P. 398 : « Pag 398-449 : Günsbach : sept. octobre 1907 »
P. 467 : « Pag. 466-510 : ?bleu und Celerina. 20 août 1907 - sept »
P. 673 : « Celerina. Août 1907 »
P. 683 : « Celerina. Août 1907 »
P. 699 : « Günsbach : Août. 1907 »
P. 745 : « S. 744-762 Celerina sept 07 »
P. 763 : « 763 ff. Günsbach 08 »
« [...] le Dr Albert Schweitzer, un homme de 30 ans, grand et solide gaillard, blond et riant, qui est pasteur, directeur du séminaire St-Thomas, professeur à l'Université de Strasbourg (un des deux ou trois professeurs alsaciens de naissance, que les Allemands aient consenti à admettre dans l'Université de Strasbourg) ; il est, de plus, organiste excellent ; il a écrit des livres de philosophie et de théologie ; et il vient de faire paraître à Leipzig, en français, un livre de premier ordre sur J.-S. Bach (un livre qui fait époque dans l'étude de Bach). Je n'ai pas besoin de vous dire qu'un tel homme représente en Alsace, vis-à-vis des Allemands, la culture française. »
Circa 1905 dans Chère Sofia: 1901-1908, Romain Rolland, Sofia Bertolini Guerrieri-Gonzaga, Marie Romain Rolland, 1959
Avant de mener une vie au service des autres en tant que précurseur de la médecine humanitaire, engagement qui lui vaudra le prix Nobel de la Paix, Albert Schweitzer évolue ainsi une grande partie de ses jeunes années dans un cadre académique et studieux. C’est dans ce contexte qu’il entreprit en allemand, à partir de 1906, la rédaction de sa biographie sur Bach, qu’il souhaite, comme il l'écrit dans une lettre de 1905 à sa future femme Hélène Bresslau, « plus intellectuelle et spirituelle » que sa première version française :
« À plusieurs égards, le Bach allemand sera un ouvrage entièrement nouveau. Les sections historiques du début, qui dérangeaient la fille d'un certain professeur, seront supprimées, et les chapitres consacrés à la conclusion, ainsi qu'aux principes d'interprétation des œuvres de Bach, feront l'objet d'un traitement plus approfondi, en fonction de leur importance. »
L'écriture de cet ouvrage s'avéra fastidieuse pour la santé de l'auteur. Dans leur correspondance, Mademoiselle Bresslau s'enquiert souvent de ce sujet, notamment des douleurs qu'Albert Schweitzer pouvait ressentir à sa main. Il la rassure sur ce point, mais également sur un autre léger souci que cette dernière se fait à cette époque. Il s'agit de la présence d'une autre femme souvent à ses côtés, de trente-deux ans son aînée :
« Votre nouvelle amie ne sera pas à Londres avant le 20 septembre. Elle m'accompagnera à Günsbach pour se reposer au lieu d'aller à Paris et en Écosse. À Londres, elle ira chercher ses étudiants. Elle parle souvent de vous, non sans une pointe de jalousie. Et si vous êtes toujours jalouse, vous pourriez en effet l'envier, car elle passe chaque jour avec votre ami et écrit à la même table que lui. Et moi, qui en principe ne réunis jamais les personnes que j'aime, je me réjouis à l'idée que vous vous rencontrerez un jour, que vous ferez connaissance. »
Adèle Herrenschmidt née Le Bel, professeure puis directrice d'un établissement de jeunes filles, est cette fameuse amie dont Albert Schweitzer est très proche à l'aube de ses trente ans, et qui se cache derrière les mystérieuses initiales comprises dans l'envoi de cette édition en partie originale. Rencontrée dans les années 1890 à un mariage en Alsace, ils se lient d'amitié très rapidement et se retrouvent fréquemment par la suite à Paris. Alors que Schweitzer regrettait, en rédigeant l'œuvre proposée ici, de ne pas avoir assez d'informations sur la vie personnelle de J.S. Bach, le biographe James Brabazon avancera un constat similaire à l'égard de ce dernier. Albert Schweitzer était très privé, au point de ne mentionner Adèle Herrenschmidt qu'une seule fois dans son autobiographie. Pourtant, cet homme aux multiples vocations écrivait tout autre chose dans ses lettres :
« Mais vous savez, les femmes ont plus de force et sont plus naturellement en phase avec la vie que les hommes. Je suis sûr qu'aucune amitié avec un homme ne m'aurait aidé, ne m'aurait autant appris que vous, sans oublier ma tante et Mlle H. (Adèle Herrenschmidt). »
Albert Schweitzer, James Brabazon, 2022
Pour cette raison, certains émettront l'hypothèse que leur relation était plus qu'amicale. Si cette question reste ouverte, il est avéré en revanche qu'ils effectuent ensemble, entre 1901 et 1909, plusieurs séjours prolongés en Suisse. Notre exemplaire contribue à confirmer cette information, car l'envoi ici fait directement référence à ces escapades : « à A. H. / En souvenir de Grimmi et de Célerina ». L'auteur ne se limite pas à cet envoi, et agrémente également l'exemplaire de plusieurs annotations "surprises" au fil des pages, qui renvoient de leur côté aux passages du texte que ce dernier a composé en sa présence, dans ces lieux de villégiature :
« Une fois arrivés dans les Alpes, à Oey, ils prenaient une calèche qui les emmenait pendant deux heures ou plus dans la petite vallée latérale, jusqu'à ce que les montagnes les entourent complètement et qu'ils atteignent le Kurhaus Grimmialp, isolé, où, année après année, ils avaient la même table et où, année après année, Schweitzer disait : "Hier ist wo die Welt zu ist" (C'est ici que nous laissons le monde extérieur). »
Albert Schweitzer, James Brabazon, 2022
Édition en partie originale d'un ouvrage d'Albert Schweitzer sur l'un de ses pères spirituels, qui l'accompagnera au cours de sa longue vie, et même, comme le rapporte Marie-Thérèse Lawen, jusqu'aux forêts tropicales d'Afrique, où il jouera des airs de l'illustre compositeur allemand sur un piano offert par la société Bach, conçu pour résister au climat local.
Cet exemplaire est particulièrement précieux car il est adressé, avec envoi et annotations, à une tendre amie d'Albert Schweitzer, Adèle Herrenschmidt surnommée "Tata", qui fut témoin du processus de création de cette biographie.
(Les citations de Schweitzer et James Brabazon sont traduites de l'anglais)