
Lettre dactylographiée datée et signée à l'encre bleue de Fernandel, adressée à son grand ami l'écrivain provençal, caricaturiste et cinéaste Carlo Rim, qui fut également son biographe, au sujet de leur film commun, L'Armoire volante.
Une page, papier à lettres à en-tête de Fernandel.
Quelques salissures et pliures inhérentes à la mise sous pli.
Document qui éclaire, à travers l'échange entre un acteur et son réalisateur, les coulisses de la production cinématographique française à la fin des années 1940.
Le 7 avril 1948, Fernandel travaillait son rôle d'Alfred Puc dans L'Armoire volante, comédie noire écrite et réalisée par Carlo Rim, qui sortit sur les écrans le 29 octobre de la même année. C'était le troisième film dans lequel Carlo Rim dirigeait Fernandel. Bien que le tournage eût commencé en mars, l'acteur en était encore, en avril, au stade de la réflexion : dans cette lettre, il propose au réalisateur "de tourner ce film avec une moustache pour changer des personnages [de ses] dernières productions". La lettre révèle également la minceur des documents dont il disposait : à défaut de scénario, Carlo Rim lui avait transmis un résumé, complété par le découpage technique, document qui détaille plan par plan la mise en scène du film. Fernandel se réjouit en revanche d'avoir pour partenaire Antonin Berval, avec qui il venait de tourner Si ça peut vous faire plaisir, et qu'il décrit comme "un très chic type et de plus un artiste de talent". Il revient enfin sur les difficultés rencontrées avec sa doublure qui, "malgré toute sa bonne volonté, n'a pu réussir", l'obligeant à refaire lui-même ses séquences. À ce propos, l'acteur fait preuve d'une savoureuse autosatisfaction : "Il est vrai que s'il pouvait me remplacer, il serait artiste et ça, ce n'est pas donné à tout le monde".
Entre ces remarques sur la production, Fernandel insère un paragraphe plus allusif sur l'enjeu que représente à ses yeux la réussite de L'Armoire volante, dans un contexte de crise pour le cinéma français :
"Il faut réussir ce film; d'abord pour nous, ensuite pour les autres. On t'attend au tournant et je veux que la faune cinématographique reconnaisse que l'on peut, dans l'amitié -et le talent-, réussir en France, malgré le nombre croissant de détracteurs, une production digne de ce pays; qui reste malgré tout et contre tous, un des premiers de l'industrie cinématographique."
Fernandel fait ici écho à une question d'actualité : le recul du cinéma français face à l'afflux des films américains. En mai 1946, les accords Blum-Byrnes, signés à Washington, avaient largement ouvert les écrans français aux productions hollywoodiennes, en ne réservant aux films nationaux que quatre semaines de projection sur treize. De 1946 à 1948, les films américains représentèrent ainsi plus de la moitié des films sortis en France, ce qui provoqua une vive riposte de la profession.
Fondé en décembre 1947, notamment à l'initiative de Claude Autant-Lara, avec l'appui du Parti communiste et de la CGT, le Comité de défense du cinéma français organisa le 4 janvier 1948 une manifestation sur les grands boulevards parisiens. Des milliers d'ouvriers du film, de techniciens, de cinéastes et de spectateurs y défilèrent aux côtés de vedettes telles que Jean Marais ou Simone Signoret. En évoquant les "détracteurs" du cinéma français, Fernandel vise peut-être certains représentants de la profession elle-même. Nombre de distributeurs et d'exploitants avaient en effet profité du nouveau régime d'importation pour programmer massivement des films américains, disponibles en grand nombre et souvent à des conditions plus avantageuses que les films français, une attitude régulièrement dénoncée par le Comité de défense. La mobilisation de la profession aboutit en partie : en septembre 1948, les accords furent révisés, une cinquième semaine par trimestre étant réservée aux films français et le nombre de films américains doublés plafonné à cent vingt et un par an. Parallèlement, la loi d'aide temporaire à l'industrie cinématographique institua une taxe prélevée sur chaque billet vendu, quelle que soit l'origine du film : c'est l'ancêtre du système de soutien au cinéma, le CNC.
Une lettre qui révèle autant le processus créatif d'un acteur conscient de son talent que la crise traversée depuis deux ans par le cinéma français.