
5 juin 2026
L’Autre est un Je
Les clichés et présupposés associés aux afrodescendants se distinguent des autres essentialismes par leur dimension possessive. Du « bon nègre » de Beecher Stowe au « nègre sauvage » des expositions coloniales, l’être n’est considéré que par le prisme de sa relation à la domination.
Il faudra attendre le prix Goncourt attribué à Batouala, en 1921 pour inaugurer une nouvelle ère symbolique qui bientôt transformera la réification du « nègre » en potentialité de la négritude.
Un Goncourt pionnier et scandaleux : l'Afrique des colonies vue par un Martiniquais noir
« Lorsque Batouala a été publié pour la première fois à Paris il y a un demi-siècle, ce fut non seulement un événement d’une importance littéraire majeure, mais aussi un tournant dans l’histoire intellectuelle et politique de l’Afrique contemporaine. Œuvre de René Maran, un Afro-Caribéen qui avait acquis une longue expérience de terrain en Afrique en tant que fonctionnaire du service colonial français, Batouala fut le premier grand roman sur l’Afrique écrit par un auteur noir.» (Donald E. Herdeck, préface à la traduction américaine, Heinemann, 1987).
La parution de ce roman a placé Maran dans l’opposition culturelle et fait résonner son nom comme un symbole. Un coup de tonnerre que ce « véritable roman nègre » (comme indique son sous-titre) qui avait raflé la vedette à Chardonne et qui entraînera une contre-attaque des auteurs coloniaux. Dès 1922, ils se sont bousculés pour relater à leur tour d’« authentiques » biographies… sur le modèle « Ascension et chute d’un Nègre qui croyait bien parler français », ironise Janos Riesz (De la littérature coloniale à la littérature africaine).
C’est peut-être loin des lecteurs de métropole que le roman a trouvé une plus forte influence, à commencer bien sûr par les écrivains de la Négritude comme Césaire, Damas et Senghor qui se sont tous réclamés de Maran, mais aussi par des auteurs étrangers comme Hemingway: « On respire les odeurs du village, on y mange la nourriture locale, on y voit l’homme blanc tel que le voit l’homme noir, et après avoir vécu dans ce village, on y meurt. C’est tout ce qu’il y a à dire, mais une fois qu’on l’a lu, on a découvert Batouala, et cela signifie que c’est un grand roman.» (Toronto Star Weekly, 25 mars 1922).
Ce premier « cri nègre » (Dominique Chancé) sera suivi d'un grand silence de soixante-dix ans, finalement brisé par le brillant Texaco de Chamoiseau, et plus récemment par le sénégalais Mohamed Mbougar Sarr couronné un siècle après Maran par les académiciens Goncourt pour La plus secrète mémoire des hommes. Sarr est également préfacier de la réédition d'Un homme pareil aux autres de Maran.
> Découvrez un rare exemplaire en tirage de tête de ce roman qui « marque le début de la prose Africaine-Française » (Abiola Irele).
La créolité au sommet, récompensée du Prix Goncourt
« [Chamoiseau] a pris à l’égard du français une liberté qu’aucun de ses contemporains en France ne peut même imaginer oser prendre. C’est la liberté d’un écrivain brésilien à l’égard du portugais […]. Ou si vous voulez, la liberté d’un bilingue qui refuse de voir dans une de ses langues l’autorité absolue et qui trouve le courage de désobéir. Chamoiseau ne fait pas de compromis entre le français et le créole en les mélangeant. Sa langue, c’est le français, bien que transformé ; non pas créolisé (aucun Martiniquais ne parle comme ça) mais chamoisisé. »
Entre l'Histoire, les témoignages et les mythes, Chamoiseau raconte les souffrances rencontrées en Martinique sur trois générations, d’abord sous l’esclavage, puis pendant la première migration vers l’Enville, enfin à l’époque actuelle.