Un poème de Renée Vivien en tête de l'ouvrage.
Bel et très rare exemplaire.
In memoriam...
8 juin 1877
18 novembre 1909
Édition originale complète des 12 livraisons de cette luxueuse et éphémère revue fondée et dirigée par Jacques d'Adelswärd-Fersen, un des rarissimes exemplaires sur japon, seuls grands papiers, comportant quatre états des gravures en couleurs.
Reliures en demi-percaline sable, pièces de titre en maroquin brun, plats de papier marbré, dos et couvertures conservés pour chaque numéro, bel exemplaire à toutes marges.
Notre exemplaire comporte bien les quatre états en couleurs réservés aux exemplaires de luxe, tirés sur divers papiers, de chacune des 23 héliogravures d'esthétique Arts & Crafts, symboliste, Renaissance, Art Nouveau et antique, d'après Maxwell Armfield, Henri Saulnier Ciolkowski, Léonard Sarluis, Bernardino Luini, Giovanni Antonio Bazzi, Gustave Moreau, Raphaël, Léonard de Vinci, Pollaiolo, le Corrège, Piero de la Francesca, Rubens, Jose de Ribera, Francisco Goya, Mederhausem Rodo, Cardet, et des statues et stèles du musée de Naples et d'Athènes.
L'élégante maquette de couverture est signée George Auriol, maître de la typographie Art Nouveau.
Contributions de Laurent Tailhade, Émile Verhaeren, Renée Vivien, Colette Willy, Joséphin Peladan, Jean Moréas, Henri Barbusse, Arthur Symons, Jacques d'Adelswärd-Fersen, J. Antoine-Orliac, Paterne Berrichon, Jules Bois, Jean Bouscatel, Tristan Derème, Léon Deubel, André du Fresnois, Maurice Gaucher, René Ghil, Henri Guilbeaux, J.-C. Holl, Tristan Klingsor, Ernest La Jeunesse, Gabriel de Lautrec, Abel Léger, Legrand-Chabrier, Louis Mandin, Filippo Tommaso Marinetti, Francis de Miomandre, John-Antoine Nau, Maurice de Noisay, Julien Ochsé, Edmond Pilon, Ernest Raynaud, André Salmon, Valentine de Saint-Point, Robert Scheffer, Tancrède de Visan...
Très bel exemplaire sur japon, d'une extrême rareté, de la première revue homosexuelle française.
Quelle tristesse après le plaisir, mon amie,
Quand le dernier baiser, plus triste qu'un sanglot,
S'échappe en frémissant de ta bouche blêmie,
Et que, mélancolique et lente, sans un mot,
Tu t'éloignes à pas songeurs, ô mon amie !
Pareille à la douleur des adieux, dans le soir,
L'angoisse qui vient de la volupté lasse !
Pareille au chant brisé qui vient nous décevoir,
Pareille au noir cortège impérial qui passe
Avec les cierges d'or allumés dans le soir...
Et je te sens déçue et je me sens lointaine...
Nous demeurons, avec les yeux de l'exilé,
Suivant, tandis qu'un fil d'or frêle nous enchaîne,
Du même regard las notre rêve envolé...
Autre déjà, tu me souris, déjà lointaine...
Je m'écoute, avec des frissons ardents,
Moi, le petit faune au regard farouche...
L'âme des forêts vit entre mes dents
Et le Dieu du rythme habite ma bouche.
Dans ce bois, loin des aegipans rôdeurs
Mon cœur est plus doux qu'une rose ouverte ;
Les rayons, chargés d'heureuses odeurs,
Dansent au son frais de ma flûte verte.
Mêlez vos cheveux et joignez vos bras
Sur l'herbe humide où le bélier s'ébroue,
Nymphes des halliers ! - ne m'approchez pas,
Allez rire ailleurs pendant que je joue.
Car j'ai la pudeur de mon art sacré,
Et, pour honorer la muse hautaine
Je chercherai l'ombre et je cacherai
Mes pipeaux vibrants dans le creux d'un chêne.
Parmi la tiédeur, parmi les parfums,
Je jouerai le long du jour, jusqu'à l'heure
Des chœurs turbulents et des jeux communs
Et des seins offerts que la brise effleure.
Je tairai mon chant pieux et loyal
Aux amants de vin, aux chercheurs de proie
Seul le vent du soir apprendra mon mal
Et les arbres seuls apprendront ma joie.
Je défends ainsi mes instants meilleurs...
Vous qui m'épiez de vos yeux de chèvres,
Ô mes compagnons ! allez rire ailleurs
Pendant que le chant fleurit sur mes lèvres.
Sinon, — je suis faune après tout, si beau
Que soit mon chant, — et, bouc qui se rebiffe,
Je me vengerai d'un coup de sabot
Et d'un coup de corne et d'un coup de griffe.
Oui, c'est toi mon rêve suprême
Pendant ces longs, ces mornes jours
Où je pleure au fond de moi-même
L'exil triste de mes amours !
[...]
N'as-tu pas entendu, ma blonde,
Le bruit d'un sanglot qui revient
Dans le cœur de la nuit profonde ? -
C'est mon amour qui se souvient.
« Je t'admire et ne suis que ton miroir fidèle
Car je m'abîme en toi pour t'aimer un peu mieux ;
Je rêve ta beauté, je me confonds en elle,
Et j'ai fait de mes yeux le miroir de tes yeux
Je t'adore, et mon cœur est le profond miroir
Où ton humeur d'avril se reflète sans cesse,
Tout entier, il s'éclaire à tes moments d'espoir
Et se meurt lentement à ta moindre tristesse
Ô toujours la plus douce ô blonde entre les blondes,
Je t'adore, et mon corps est l'amoureux miroir
Où tu verras tes seins et tes hanches profondes,
Ces seins pâles qui sont si lumineux le soir !
Penche-toi, tu verras ton miroir tour à tour
Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres
Où trembleront encore les mêmes mots d'amour,
Tu le verras frémir des mêmes longues fièvres
Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée
Car il s'est fait très pur afin de recevoir
Le reflet immortel de la beauté sacrée
Penche-toi longuement sur l'amoureux miroir ! »
Le couchant répandra la neige des opales,
Et l'air sera chargé d'odeurs orientales
Les caïques furtifs jetteront leur éclair
De poissons argentins qui sillonnent la mer.
Ce sera le hasard qu'on aime et qu'on redoute.
A pas lents, mon destin marchera sur la route.
Je le reconnaîtrai parmi les inconnus
Et lui dirai : Voici que les temps sont venus.
Et mon destin aura la forme d'une femme,
Visage détaché sur le fond d'une trame ;
Et mon destin aura de profonds cheveux bleus.
Ce sera le fantasque et le miraculeux.
Involontairement, comme lorsque l'on pleure
Je me répéterai : toute femme a son heure.
« Aucune ne sera pareille à celle-ci.
« Nul être n'attendra ce que j'attends ici. »
Celle qui brillera dans l'ombre solitaire
M'emmènera dans le domaine du mystère.
Près d'elle, j'entrerai, pâle comme Aladdin
Dans un prestigieux et terrible jardin.
Mon cher destin, avec des lenteurs attendries,
Détachera pour moi des fruits de pierreries.
Mais je dédaignerai les arbres aux troncs d'or
Et les fleurs de saphir pour un plus beau trésor.
Car je mépriserai le soleil et la lune
Et les astres fleuris, pour cette femme brune.
Ses yeux seront l'abîme où sombre l'univers
Et ses cheveux seront la nuit où je me perds.
A ses pieds nus, pleurant d'extases infinies,
Je laisserai tomber la lampe des génies.
Elle habite un palais serein, près du Bosphore,
Où la lune s'étend comme en un lit nacré...
Sa bouche est interdite et son corps est sacré
Et nul amant, sauf moi, n'osa l'étreindre encore.
Des nègres cauteleux la servent, à genoux...
Ils sont humbles, avec des regards de menace,
Fugitifs à l'égal d'un éclair roux qui passe,
Leur sourire est très blanc : ils sont traîtres et doux.
[...]
J'entre le palais baigné par l'eau charmant...
Où l'ombre est fraîche, où le silence est infini,
Où, sur les tapis doux plus qu'un herbage uni,
Glisse légèrement le pas de mon amante.
Ma sultane aux yeux noirs m'attend, comme autrefois....
Des jasmins enlaceurs voilent les jalousies...
J'admire, en l'admirant, ses parures choisies,
Et mon âme s'accroche aux bagues de ses doigts.
Nos caresses ont de cruels enthousiasmes,
Dont la fureur ressemble aux cris du désespoir...
Plus tard, une douceur tombe, comme le soir,
Et ce sont des baisers de sœur, après les spasmes...
Elle redresse un pli de sa robe, en riant...
Et j'évoque son corps souple, dont je suis fière,
Auprès du mien, dans un inégal cimetière
Qu'ombragent les cyprès des morts d'Orient.