
Rare album de photographies originales publié en 1886 par la section de l’Isère du Club alpin français et consacré au Taillefer, au Trièves, au Dévoluy et au Vercors. Exemplaire numéroté 55, portant au titre la mention « Album n°1 » et le tampon humide « Club alpin français, section de l’Isère, Grenoble ».
Reliure de l’époque en demi-chagrin chocolat à coins, dos à nerfs orné d’un même fleuron doré répété à trois reprises, titres dorés, tranches rouges. Frottements aux coiffes, aux bordures et aux coins. Plusieurs feuillets liminaires donnent la liste imprimée des vues ; ils sont suivis de 50 planches cartonnées montées sur onglets, chacune portant une photographie originale contrecollée d’environ 9,5 x 14 cm, numérotée et légendée. Les épreuves, bien contrastées, sont conservées dans un très bel état.
La place de cet album dans les publications de la section de l’Isère peut aujourd’hui être établie avec une certaine précision. Un exemplaire de l’Oisans-Pelvoux publié en 1880 conserve en tête le programme de la collection et ses modalités de souscription : quatre ensembles de cinquante photographies étaient prévus, consacrés successivement à l’Oisans-Pelvoux, aux Grandes-Rousses, Sept-Laux, Belledonne, au Taillefer, Trièves, Dévoluy, Vercors et à la Chartreuse. L’ordre prévu ne fut pas exactement celui des publications : après l’Oisans-Pelvoux de 1880 vinrent les Grandes-Rousses, Sept-Laux, Belledonne en 1883, la Chartreuse en 1884, puis le présent album en 1886.
Cette reconstitution éclaire aussi la curieuse mention « Album n°1 » portée par le présent volume. Elle figure également sur les exemplaires connus de la Chartreuse et de l’Oisans-Pelvoux et ne saurait donc désigner la place de chaque titre dans la collection. Aucun « Album n°2 » correspondant n’a, à notre connaissance, été identifié ; mieux vaut conserver cette indication telle qu’elle apparaît sur les titres sans lui attribuer un sens que les documents retrouvés ne permettent pas encore de préciser.
La fabrication demeurait celle d’un ouvrage photographique presque artisanal. Il ne s’agissait pas de reproductions photomécaniques imprimées avec le texte, mais de cinquante véritables épreuves photographiques montées une à une sur des cartons légendés. Un autre exemplaire de ce même album de 1886 a été décrit avec cinquante tirages albuminés, comme l’est également un exemplaire de la Chartreuse de 1884. Le n°55 du présent volume montre par ailleurs que la souscription dépassa les quelques dizaines d’exemplaires que pourrait laisser supposer aujourd’hui la rareté de ces recueils ; le nombre exact réalisé reste néanmoins inconnu.
Deux de ces albums entrèrent très tôt dans les collections nationales. La Bibliothèque nationale conserve aujourd’hui les Grandes-Rousses, Sept-Laux, Belledonne de 1883 et la Chartreuse de 1884, tous deux donnés par la section de l’Isère en 1886. Leur présence à la BnF la même année que la publication du présent volume montre que la section ne réservait pas ces recueils à la seule circulation entre ses membres, mais cherchait également à leur assurer une conservation et une diffusion institutionnelles.
Cette entreprise photographique appartient aux premières années de la section grenobloise du Club alpin français. Fondée le 27 août 1874 autour d’Henry Duhamel (1853-1917) et de Charles Lory (1823-1889), elle associa dès l’origine la pratique de l’alpinisme à une connaissance méthodique des massifs. Duhamel fut son président provisoire lors de sa fondation, puis la présida de 1884 à 1887 ; Lory, professeur de géologie à Grenoble et l’un des fondateurs de la géologie alpine dauphinoise, en était le président honoraire. Construction de refuges, création de sentiers, bulletins, bibliothèque alpine et recueils photographiques participaient d’un même programme : parcourir la montagne, mais aussi la décrire, la cartographier et la faire connaître.
Le présent album prolonge cette entreprise vers le sud et l’ouest du territoire dauphinois. Les cinquante vues ne recherchent pas seulement les sommets : elles s’arrêtent aux gorges d’Engins et de la Bourne, aux routes et tunnels du Vercors, à Villard-de-Lans, Pont-en-Royans, aux Grands Goulets, à Châtillon-en-Diois, Lus-la-Croix-Haute, au Grand Ferrand, à l’Obiou ou encore à Mens. Un autre exemplaire du même album présente exactement cette succession de sites, qui fait passer le regard du paysage alpin aux ouvrages permettant désormais de le parcourir.
La vue du pont suspendu de Brion en est un bon exemple. Construit en 1854 au-dessus des profondes gorges de l’Ébron, il reliait les environs de Mens et de Monestier-de-Clermont ; ailleurs, les maisons suspendues de Pont-en-Royans, construites au-dessus de la Bourne, montrent une montagne non seulement gravie par les nouveaux alpinistes, mais habitée, aménagée et traversée.
Ce regard doit beaucoup au moment où ces images furent réunies. Dans les décennies qui suivent l’invention de la photographie, celle-ci avait profondément changé la manière de représenter les Alpes : aux paysages longtemps recomposés par le dessin succédait un instrument capable d’enregistrer avec précision une paroi, un glacier, une route ou la disposition d’un village. Pour une société d’alpinistes qui comptait parmi ses fondateurs un topographe comme Duhamel et un géologue comme Lory, la photographie trouvait naturellement sa place entre l’excursion et le relevé.
Bel exemplaire numéroté 55 de l’un des quatre albums aujourd’hui identifiés de cette collection souscrite par la section de l’Isère, conservant dans sa reliure de l’époque ses cinquante photographies originales, toutes légendées, et le tampon de la section grenobloise qui en fut l’éditeur.