
Dessin original signé au feutre noir et rouge par Yves Saint-Laurent, enrichi d'un bel envoi autographe "à Gilles Bernard un souvenir amical/ Yves Saint Laurent". Un feuillet encollé sur carton, infimes ondulations. Une mouillure n'affectant pas le dessin, et une infime restauration en marge.
On joint : bande dessinnée La Vilaine Lulu de Yves Saint Laurent, Claude Tchou, 1967 ainsi que le rare bulletin d'abonnement illustré par Yves Saint Laurent.
Rarissime portrait de la mean girl d'Yves Saint Laurent : la Vilaine Lulu, héroïne de l'unique bande dessinée du grand couturier.
Les dessins originaux de la BD publiée sont aujourd’hui partagées entre la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image et la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Aucun autre dessin n'est répertorié en dehors de ces deux institutions à notre connaissance.
En 1956, le jeune Yves Saint Laurent, alors assistant de Christian Dior, s’amuse à croquer une héroïne de bande dessinée comme nulle autre : La Vilaine Lulu. L'inspiration avait surgit d'une scène de déguisement entre apprentis couturiers dans les ateliers du maître : le styliste Jean-Pierre Frère s'était coiffé d'un canotier de paille et habillé d'un jupon de tulle rouge. La même année, Christian Dior adresse au jeune couturier un double envoi révélateur dans son livre Christian Dior et moi : à Lulu d'abord — "aussi noire que les pages de garde de ce livre sont roses" puis à Yves "pour lequel l'avenir dans ce métier s'annonce rose". Dès l'origine, Lulu est le double inversé, l'ombre portée de son créateur.
Portrait d'une héroïne sans foi ni loi
Trapue, perverse, La Vilaine Lulu est une petite fille comme les autres en apparence, et un monstre en coulisses. Saint Laurent lui-même la définit comme un "conte pour enfants sadiques ou prodiges". Elle empoisonne ses camarades de classe à Pâques, les enferme dans un hangar avant d'y mettre le feu, donne du vin aux nourrissons, enlève des bébés, commet des meurtres avec une jubilation déconcertante. On retrouve dans ce dessin les traits caractéristiques de La Vilaine Lulu : cheveux noirs en baguettes de tambour où vient se poser un chapeau de gondolier ceint d’un ruban rouge, un sourire espiègle, des collants noirs. En hommage à l’homme de théâtre Gilles Bernard, Saint-Laurent met en scène cette Lulu sur les planches, jouant de la lyre, enveloppée d’une dramatique toge rouge – une variation de la jupe-tutu rouge qu’elle porte souvent. Gilles Bernard fréquenta les artistes de la scène, créateurs de costumes ou scénographes, par le monde du théâtre parisien où il tint des postes essentiels et par la Galerie Proscenium qu'il dirigea avec son ami Paul Payen : il expose les maquettes et décors de costumes de théâtre d'Yves Saint Laurent à plusieurs reprises dans les années 1970, mais aussi Erté, Leonor Fini, Pierre Clayette.
Une autre Lulu à la lyre, très proche de celle-ci, la "Lulumuse", figure dans "Les métamorphoses de la vilaine Lulu", qui occupe la page de garde de l’album paru en 1967. Car après plus une dizaine d'années passés dans l'ombre, circulant uniquement dans le cercle intime du couturier, Lulu apparaît enfin dans un portfolio de bande dessinée unique. La sulfureuse femme de lettres François Sagan avait persuadé le couturier de la faire passer sous presse. Saint Laurent donne une fête au New Jimmy's à l'occasion de sa parution : le Tout-Paris se cherche aussitôt entre les lignes. André Courrèges et Paco Rabanne sont identifiables, et Lulu elle-même lance (en robe de métal) "Je suis un boudin. Mais un boudin Rabanne."
Le reflet d'une âme torturée
Conscient que chaque lecteur verrait en Lulu un autoportrait, Saint Laurent prend soin de débuter son livre par un avertissement : "L'auteur prévient qu'il est inutile de vouloir le psychanalyser à travers son héroïne. Contrairement à ce que pensait Gustave Flaubert quand il affirmait ‘Madame Bovary, c'est moi !’, il tient à préciser qu'il est hors de question qu'il déclare à son tour : ‘La vilaine Lulu, c'est moi’." Dénégation brillante mais peu convaincante, car les parallèles sont troublants. Lulu souffre de dépression nerveuse, et de tendances narcissiques : on la surprend à contempler son reflet dans un étang en murmurant "Quel bel enfant !" Elle aspire au luxe avec une conviction absolue, abandonne la bohème dès que "le manque de luxe la déstabilise", et conclut sa dernière aventure auprès d’un vieil aristocrate Gontran de Pontchartrain sur une note de mélancolie quintessentielle : "Elle comprit alors qu'elle serait toujours triste". Alicia Drake rapporte le témoignage d'un proche du couturier : "Si vous avez lu La Vilaine Lulu, il y a une vraie ressemblance : toutes ces farces, ces choses enfantines qui l'amusaient énormément."(The Beautiful Fall, Fashion, Genius and Glorious Excess in 1970s Paris, 2012).
A l'exception de cette composition originale pour son galeriste, les dessins de la Vilaine Lulu (qui subsistent de la BD publiée et les quelques rares inédits) sont conservés à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image et à la La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Le présent dessin, véritable "mise en scène" hors les murs de la bande dessinée, se distingue pourtant encore davantage par son aspect abouti et affirmé que donne le travail du feutre, à l'inverse des planches esquissées au graphite et crayon de couleur.
Rare dessin de La Vilaine Lulu, véritable fragment de la face cachée d'Yves Saint Laurent qui, entre deux collections, révélait à l'encre rouge et noire ce que la mode ne pouvait pas dire.