
Paris, Jean-Thomas Hérissant, 1759. Trois volumes in-8.
Édition originale de la traduction française des Traités de physique, d'histoire naturelle, de minéralogie et de métallurgie de Johann Gottlob Lehmann, donnée et annotée par Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach. Les trois volumes portent ce titre général au faux-titre et réunissent pour la première fois en français plusieurs des principaux travaux minéralogiques, métallurgiques et géologiques du savant allemand.
L'illustration comprend quatre figures au premier volume et six au troisième, dont cinq dépliantes. Le premier tome est consacré à L'Art des mines, suivi du Traité des Moufettes ou des exhalations pernicieuses des souterrains, traduit du latin de Zacharias Theobald et enrichi de remarques par Lehmann, puis de sept mémoires sur différents sujets d'histoire naturelle. Le deuxième renferme le Traité de la formation des métaux et de leurs matrices ou minières. Le troisième donne l'Essai d'une histoire naturelle des couches de la terre, suivi des Considérations physiques sur les causes des tremblemens de terre et de leur propagation.
Reliures de l'époque en pleine basane brune granitée, dos à nerfs ornés, pièces de titre de maroquin rouge, tomaisons dorées en queue. Traces de frottement, notamment aux mors. Léger accident en queue du mors inférieur du tome III, étroite fente de 0,5 cm en tête du mors supérieur du tome I. Très pâles rousseurs éparses. Bel exemplaire.
La progression des trois volumes suit presque naturellement celle du regard de Lehmann : de la mine que l'on exploite au métal qui s'y forme, puis du gisement particulier à l'architecture entière du sous-sol.
Médecin de formation, Johann Gottlob Lehmann avait étudié à Leipzig puis à Wittenberg, où il obtint son doctorat en 1741. Tout en exerçant quelque temps la médecine à Dresde, il se tourna vers la chimie, la métallurgie et l'observation des terrains miniers. Installé à Berlin en 1750, il parcourut notamment le Harz et différents bassins d'exploitation afin d'observer les gisements et les techniques minières. En 1754, ces travaux lui valurent sa nomination comme conseiller des mines et son admission à l'Académie des sciences de Berlin.
L'Art des mines procède directement de cette expérience du terrain. Lehmann ne traite pas seulement des minerais : il décrit l'organisation des exploitations, les montagnes qui les renferment, les méthodes d'extraction et les phénomènes auxquels sont confrontés les mineurs. Le Traité des Moufettes introduit au cœur même de ce monde souterrain, celui des exhalaisons dangereuses qui s'accumulent dans les galeries. Autour de ces textes, les mémoires d'histoire naturelle élargissent déjà l'enquête aux volcans, aux eaux minérales et à la structure intérieure de la Terre.
Le deuxième volume poursuit le mouvement en s'interrogeant sur la formation des métaux et les matrices qui les renferment. Lehmann cherche constamment à relier ce que révèle l'expérience chimique à ce que le mineur rencontre dans le terrain. C'est précisément cette circulation entre exploitation, minéralogie et théorie qui donne à son œuvre sa place singulière dans les sciences de la Terre du milieu du XVIIIe siècle. La Neue Deutsche Biographie souligne combien il fut l'un des premiers à articuler systématiquement géologie des gisements, exploitation minière, métallurgie et chimie.
Mais c'est avec l'Essai d'une histoire naturelle des couches de la terre que l'observation change véritablement d'échelle. Publié d'abord en allemand en 1756 sous le titre Versuch einer Geschichte von Flötz-Gebürgen, le texte étudie la succession des terrains stratifiés et tente de comprendre leur formation à partir de leur position relative, de leur composition et des fossiles qu'ils renferment. Lehmann distingue notamment les massifs anciens, traversés de filons métallifères, des terrains stratifiés plus récents. Il donne à cette succession une représentation graphique par des profils géologiques, faisant des couches elles-mêmes les éléments d'une histoire de la Terre.
Il ne fonde certes pas à lui seul la stratigraphie, dont les principes remontent notamment à Sténon et se développent parallèlement chez Füchsel et Arduino. Mais son livre de 1756 marque une étape décisive : l'ordre des couches n'est plus seulement décrit localement, il devient un moyen de comparer les terrains et de reconstituer leur succession. Les mines avaient ouvert des coupes dans le sol ; Lehmann les transforme en documents pour lire le passé de la Terre.
À cette histoire des couches, l'édition française adjoint les Considérations physiques sur les causes des tremblemens de terre, publiées en allemand à Berlin en 1757. Le texte s'ouvre sur le souvenir d'un tremblement de terre qui, plus d'un an auparavant, avait jeté l'émoi dans une grande partie de l'Europe. Tout désigne le séisme de Lisbonne du 1er novembre 1755, dont les effets furent ressentis sur une immense étendue et qui provoqua dans les années suivantes une multiplication des enquêtes sur les mécanismes physiques des séismes. L'ouvrage de Lehmann appartient directement à ce moment où la catastrophe devient objet d'investigation naturelle.
La traduction française ajoute encore un autre étage à cette circulation des savoirs. Le traducteur demeurait anonyme sur les titres, mais la bibliographie moderne et la BnF identifient désormais fermement le baron d'Holbach. Bien avant le Système de la nature, celui-ci consacra une part considérable de son activité aux sciences allemandes, traduisant en français des ouvrages de minéralogie, de métallurgie et de chimie encore difficilement accessibles au public savant français. Les « notes du traducteur » du présent ouvrage sont donc également les siennes.
Lehmann devait lui-même poursuivre ce mouvement vers l'Est. En 1760, il accepta une chaire à l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg et rejoignit la Russie l'année suivante comme professeur de chimie et directeur du cabinet d'histoire naturelle. Il y poursuivit recherches et voyages scientifiques jusqu'à sa mort en 1767.
Bel exemplaire en reliures de l'époque de cette première édition française traduite par d'Holbach. De la galerie de mine aux couches qui composent les montagnes, puis aux secousses capables d'ébranler un continent, les trois volumes suivent le moment où l'étude pratique du sous-sol commence à devenir une histoire physique de la Terre.