
Édition de 1757, la meilleure édition ancienne des Rêveries, seul véritable ouvrage laissé par Maurice, comte de Saxe. L’édition originale, donnée à La Haye l’année précédente par Zacharie de Pazzi de Bonneville d’après une copie défectueuse du manuscrit, ne comportait que 40 planches. Procurée par l’abbé Gabriel-Louis Pérau, la présente édition en réunit 84, dont 61 dépliantes, dessinées par Pierre Patte d’après les conceptions et croquis du maréchal, puis gravées par Moitte, Tardieu et Patte. Elles représentent costumes et équipements militaires, dispositions de troupes, plans et profils de fortifications. Pérau y ajoute une histoire abrégée de la vie du maréchal, occupant 134 pages, ainsi que plusieurs pièces annexes, donnant au texte une forme plus complète et mieux ordonnée.
Reliures de l’époque en plein veau marbré et glacé, dos à nerfs ornés, roulettes dorées en tête et en queue, pièces de titre et de tomaison de maroquin rouge, double filet doré encadrant les plats. Un accroc en queue ; un coin inférieur rogné au tome I ; petit manque en tête et un coin émoussé au tome II ; une éraflure sur le plat supérieur de ce même volume. Une planche du tome I et deux du tome II débordent légèrement du corps d’ouvrage en raison d’un mauvais repli. Malgré ces quelques défauts, bel exemplaire complet de ses 84 planches, en reliure du temps.
Les Rêveries naquirent dans des circonstances singulières. Immobilisé par la fièvre en décembre 1732, Maurice de Saxe affirme avoir rédigé une première version de son texte en treize nuits ; il devait le reprendre et l’amplifier dans un second manuscrit vers 1740. Rien ici du traité composé à loisir dans le silence du cabinet : l’ouvrage procède d’une expérience déjà longue du métier des armes, brusquement condensée dans une réflexion personnelle sur la manière de recruter, instruire, déplacer et commander les hommes.
Fils naturel d’Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe, et de Maria Aurora de Königsmarck, Maurice de Saxe (1696-1750) mena une carrière militaire exceptionnelle. Élu duc de Courlande et de Sémigalle en 1726 avant d’en être écarté sous la pression des puissances voisines, il passa au service de la France, où son génie militaire trouva bientôt son véritable théâtre. La victoire de Fontenoy en 1745 consacra sa réputation ; deux ans plus tard, Louis XV lui conféra la dignité exceptionnelle de maréchal général des camps et armées du roi. Chambord lui fut accordé comme résidence, et c’est au château qu’il mourut en 1750.
Les Rêveries donnent la mesure de cette intelligence pratique. Le maréchal y examine le recrutement, l’entretien et l’instruction des troupes, l’armement, la discipline, les mouvements d’armée, les fortifications et les qualités requises d’un général. À côté des considérations stratégiques apparaissent des propositions très concrètes, parfois inattendues, jusque dans la coupe de l’uniforme ou l’équipement du soldat, tout devant concourir à la rapidité, à l’endurance et à l’efficacité des troupes.
Cette liberté de réflexion se prolonge jusque dans les dernières pages, consacrées aux Réflexions sur la propagation de l’espèce humaine. Après avoir traité de l’art de conduire et de détruire les hommes, Maurice de Saxe s’interroge ainsi sur les moyens d’accroître la population, le mariage et les conditions de la fécondité des sociétés ; ce déplacement soudain de la tactique militaire vers la démographie donne à l’ouvrage une tonalité singulière, révélatrice d’un esprit qui refuse de séparer la guerre des forces humaines qui la rendent possible.
La présente édition donna à ce texte posthume sa forme la plus accomplie au XVIIIe siècle. Homme de lettres et prieur à la Sorbonne, déjà rompu à l’exercice biographique, Pérau corrigea l’ordonnance défectueuse de l’édition de 1756, l’enrichit d’une importante vie du maréchal et fit développer considérablement son illustration. Pierre Patte, alors âgé de trente-quatre ans et encore au début de la carrière de théoricien qui devait faire sa réputation, traduisit graphiquement une partie des conceptions tactiques de Maurice de Saxe.
Nées de treize nuits de fièvre puis reprises à la lumière de plusieurs années d’expérience, les Rêveries donnent ainsi moins la doctrine d’un théoricien que la pensée en mouvement d’un grand praticien de la guerre ; dans cette édition de 1757, enrichie de 84 planches et de la biographie de Pérau, l’expérience du vainqueur de Fontenoy trouve sa forme éditoriale la plus complète et la plus lisible.