
Très rare édition originale des Mémoires du cardinal de Retz, publiée en trois volumes à Nancy chez Jean-Baptiste Cusson en 1717, sous l’adresse « A Amsterdam, & se trouve A Nancy ». Pages de titre imprimées en rouge et noir. Jean-Baptiste Cusson était alors imprimeur-libraire de S.A.R. le duc de Lorraine. Cette première édition, fort incomplète au regard du manuscrit aujourd’hui connu, constitue néanmoins la première apparition imprimée de l’un des grands textes autobiographiques et politiques du XVIIe siècle.
Reliures de l’époque en pleine basane brune, dos richement ornés, pièces de titre en maroquin rouge et pièces de tomaison en maroquin brun. Coiffe de tête du tome II arrachée ; manque dans le caisson de queue du tome I ; trous de vers aux plats du tome II ; trois coins émoussés. Petite tache brune atteignant deux lettres au feuillet 89 du tome I. Au tome II, deux petits trous de vers en marge de la p. 265 à la fin, trois sur les derniers feuillets, avec travail de vers sur quelques centimètres au contreplat. Au tome III, un trou de vers en marge p. 113, puis deux à partir de la p. 119 ; petite galerie au coin inférieur droit des pp. 215-238 ; cinq petits trous de vers en marge de la p. 349 à la fin. Malgré ces défauts, ensemble au papier remarquablement frais, condition peu commune pour cette édition.
Provenance : Jean Bécarud (1925-2014), avec son ex-libris armorié du XXe siècle. Politiste et grand serviteur du Parlement, Bécarud dirigea de 1974 à 1991 le Service de la bibliothèque, des archives et de la documentation étrangère du Sénat, provenance particulièrement cohérente pour les souvenirs d’un homme qui fit de l’intrigue, des institutions et des rapports de pouvoir la matière même de son récit.
La Lorraine occupe une place singulière dans l’histoire de ce livre. Près de quarante ans avant sa publication à Nancy, c’est dans cette même principauté que Paul de Gondi, cardinal de Retz, avait composé l’essentiel de ses Mémoires. Retiré à l’abbaye bénédictine de Saint-Mihiel à partir de juin 1675 et séjournant également sur sa terre de Commercy, l’ancien coadjuteur de Paris, alors âgé d’une soixantaine d’années, entreprit de revenir sur la partie la plus tumultueuse de son existence. André Bertière situe désormais l’essentiel de la rédaction entre l’automne 1675 et août 1676 ; certaines parties du manuscrit furent même mises au net par des religieux de Saint-Mihiel.
Le contraste est saisissant. C’est loin de Paris, dans le calme relatif d’une retraite lorraine, que Retz ressuscite avec une extraordinaire immédiateté les journées de la Fronde, les conseils secrets, les revirements, les coalitions improvisées et les portraits d’hommes auxquels il s’était successivement opposé, allié ou de nouveau opposé. La distance n’émousse nullement l’ancien homme d’action : elle lui permet au contraire de transformer l’expérience de l’intrigue en une intelligence presque physiologique de la politique.
Retz ne rédige pourtant pas une histoire impersonnelle. Dès l’origine, le récit prend la forme d’une confidence adressée à une « Madame » dont le nom n’est jamais livré. Cette présence silencieuse donne aux Mémoires leur singulière liberté de ton : l’auteur explique, justifie, juge et parfois se met en scène comme s’il poursuivait une longue conversation particulière, sans renoncer pour autant à la volonté de transmettre son expérience politique.
L’identité de cette destinataire a longtemps donné lieu à une attribution devenue presque traditionnelle. À partir du XIXe siècle, notamment avec l’édition de Champollion-Figeac de 1859, on voulut reconnaître Mme de Caumartin. Les travaux d’André Bertière ont profondément remis en cause cette certitude : le croisement des indications données par Retz avec la correspondance contemporaine conduit plutôt vers Mme de Sévigné, aujourd’hui considérée comme la candidate la plus vraisemblable. Mme de Caumartin appartient néanmoins bien à l’histoire du manuscrit : Retz lui montra son texte une fois achevé, circonstance qui explique probablement une partie de la tradition ultérieure.
L’ouvrage naît ainsi d’un curieux déplacement. Le grand acteur parisien de la Fronde devient, à Saint-Mihiel, l’historien de ses propres entreprises ; une confession destinée en apparence à une interlocutrice choisie circule ensuite sous forme manuscrite ; puis, en 1717, trente-huit ans après la mort de Retz, elle revient en Lorraine pour accéder pour la première fois à l’imprimé. La première édition n’offre encore qu’un texte incomplet, des parties du manuscrit demeurant retranchées ou inaccessibles, mais elle impose immédiatement une voix dont les éditions de 1718 témoignent déjà du succès.
La Fronde y est racontée par l’un de ceux qui contribuèrent le plus activement à son désordre. Cette position donne au témoignage sa force autant que ses limites : Retz connaît les mécanismes qu’il décrit parce qu’il les a lui-même actionnés. Son art du portrait, son attention aux caractères, sa science des intérêts et des vanités, la rapidité avec laquelle il restitue une décision ou un renversement d’alliance font des Mémoires bien davantage qu’une source sur les premières années du règne de Louis XIV. L’action politique y devient matière littéraire, et le mémorialiste construit en même temps l’histoire de la Fronde et celle du personnage qu’il entend laisser à la postérité.
Très rare exemplaire de l’édition originale de 1717, première apparition imprimée des Mémoires de Retz, dont l’histoire éditoriale ramène singulièrement à Nancy un texte en grande partie composé dans la retraite lorraine de Saint-Mihiel : le témoignage d’un acteur majeur de la Fronde devenu, loin de Paris, le mémorialiste de ses propres intrigues.