
Edition originale.
Reliures en demi veau havane à coins, dos lisses, pièces de titres en veau noir surmontant un grand fer doré chantourné, tomaison estampée en pied, pied du mors supérieur fragilisé sur le vol. I, frottements sur les coupes, coins et plats, tranchefile lâche sur le vol. I, plats de papier peigné avec petit manque sur le plat inférieur du vol. I, gardes et contreplats de papier marbré, toutes tranches marbrées, reliures de l'époque.
Edition originale de ce premier roman de la féministe et abolitioniste anglaise Harriet Martineau, récit pionnier dans la sensibilisation des lecteurs aux questions de l’égalité des sexes et de la santé publique. L'exemplaire, joliment habillé de reliures d'époque a fait partie de la bibliothèque de sa contemporaine, Lady Tyrconnel à Kiplin Hall dans le Yorkshire.
"Ce roman, précurseur à bien des égards, témoigne de la réussite d’une transmission générique : en effet, Martineau inaugure dans Deerbrook la formule du roman provincial, qui met à l’honneur des membres de la middle class alors même que ceux-ci n’étaient pas jugés dignes d’être représentés plus largement en littérature ("that highly valuable, but most unromantic and unpicturesque, portion of the community" Edinburgh Review juillet 1839, 495). Cette idée romanesque de microcosme provincial resserré sur la middle class a en effet façonné les œuvres de Charlotte Brontë, d’Elizabeth Gaskell ou encore de George Eliot, qui avaient toutes trois lu Deerbrook (Sanders 58-59). Malgré le caractère parfois didactique du roman, l’analyse fine, novatrice et passionnante que Martineau propose de la rumeur et de sa dimension épidémique, trouve un écho pérenne dans les romans de ses successeurs et résonne encore pour nous aujourd’hui." (Marie Duic, "Le bruit qui court : rumeur et contagion dans Deerbrook (1839) de Harriet Martineau")
Deerbrook compte parmi les jalons incontournables de la littérature victorienne par sa lecture des crises sanitaires et morales qui traversaient alors l'Angleterre ainsi que son attention aux problèmes sociaux des femmes de son époque. Le roman attira l'attention de la plus illustre de ses consoeurs : c’est à après avoir lu Deerbrook que Charlotte Brontë désira faire la connaissance de Martineau. Sous son pseudonyme de Currer Bell avec lequel elle publiera Jane Eyre, Brontë adressa à Martineau une lettre enflammée à la troisième personne : "Lorsque C.B. [Currer Bell] lut Deerbrook pour la première fois, il y goûta un plaisir vif et nouveau [...] Deerbrook se range parmi les écrits qui lui ont véritablement fait du bien, enrichi ses idées et rectifié sa vision de la vie."
Le roman s'ouvre sur un début austenien - des femmes à marier et des intrigues de coeur - mais donne vite lieu à une toute nouvelle formule : l'histoire d’amour se double d'une exploration des difficultés rencontrées par le docteur Hope, apothicaire de classe moyenne, confronté à une épidémie dans un village où les habitants sont trop ignorants pour comprendre ses solutions scientifiques. Le roman constitue donc un de ses premiers actes militants en la matière, avant son association à la célèbre Florence Nightingale dans son combat hygiéniste : "Martineau s’est servie de son récit pour mettre en évidence l’essor de la médecine professionnelle et la manière dont celui-ci était entravé par une incompréhension générale de la nécessité des connaissances scientifiques et de l’hygiène publique. Une fois encore, une éducation éclairée pour tous s’imposait". Ce choix de Martineau de faire du héros de Deerbrook un médecin ouvre la voie à de célèbres romans, comme Mr Harrison’s Confession et Wives and Daughters (1864-1866) d'Elizabeth Gaskell, ou encore le Doctor Thorne (1858) de Trollope. On retrouve également l’une des convictions les plus profondes de Martineau, incarnée dans son brillant portrait de la gouvernante Maria Young - un prêche pour l'indépendance par le travail ("for an educated woman ... there is in all England no chance of subsistence but by teaching,") et pour le droit pour les femmes à recevoir la meilleure éducation possible.
Rare et élégant exemplaire de ce roman réaliste, engagé, et annonciateur d'un nouveau genre promis à un grand succès : "le village de Deerbrook devient un laboratoire fictionnel qui, dans sa formule, est le précurseur des villages et comtés que l’on retrouvera quelques décennies plus tard dans les romans provinciaux emblématiques de l’époque victorienne" (Marie Duic)
Provenance : Sarah Crowe Carpenter, Lady Tyrconnel (1799-1868), son ex-libris manuscrit sur la page de titre de chaque volume. "Given to me by Gillis Carpenter" inscrit de sa main au verso du faux-titre ; vente Sotheby's, 18 février 1980, lot n° 76.