Édition originale de la traduction française établie par Élisabeth de Bon réunissant en 2 volumes les 4 tomes de ce roman anglais anonyme imprimé originellement en 1809, qui selon André Marc, dans son Dictionnaire des romans anciens et modernes de 1819, est l'œuvre d'Anna Maria Porter, sœur cadette de la romancière Jane Porter. Les Porter, actives à la même époque que Jane Austen et célèbres avant les sœurs Brontë, furent proches du poète écossais Walter Scott.
Reliures d'époque en pleine basane brune glacé et raciné, dos lisse à caissons richement dorés de roulettes de lauriers, d'annelets et de losanges, deux caissons ornés d'un réseau de losanges formé par des filets entrecroisés, avec fleurons aux angles, pièces de titre et de tomaison en maroquin rouge et vert, filet estampé à froid en encadrement des plats, filet doré sur les coupes, tranches mouchetées de rouge, contreplats et gardes marbrés au motif caillouté.
Quelques discrètes épidermures et décharges blanches sur les plats, coins légèrement émoussés. Sur le tome 1, charmante erreur de roulette en queue du dos, rattrapée par le doreur. Sur le tome 2, petit morceau de cuir en marge de la pièce de tomaison légèrement décollé.
Piqûres éparses et faibles traces de mouillure en marge supérieure. Dans le tome 3, deux infimes restaurations marginales en page de faux-titre et à la p. 8.
Plusieurs corrections textuelles d'époque à l'encre brune et au crayon : sur le tome 1 p. 131, sur le tome 2 p. 90 et sur le tome 3 p. 21.
Au début du XIXe siècle, les romans d’outre-Manche sont traduits en grande quantité sur le sol français. D’après le critique signant « E. » dans le Journal de l’Empire, Les Frères Anglais est une réussite, et selon un autre, écrivant pour la Gazette de France, la traduction française, autant que le texte d’origine, mérite des louanges :
« Nous avons déjà eu l'occasion de faire, dans cette Gazette, l'éloge du traducteur. On vante les romans anglais, mais il y a bien du choix ; il s'en rencontre de médiocres et même de détestables. Celui-ci fait honneur au bon esprit de Mme Elisabeth de B***. Les situations sont piquantes et variées, les caractères bien dessinés ; l'ouvrage plait, et attache d'un bout à l'autre ».
Gazette de France, 4 décembre 1814
« Ce qui étonne les lecteurs qui ne savent pas se transporter chez les peuples dont on peint les mœurs, et que veulent tout juger d'après les usages de leur société, c'est la liberté des jeunes filles anglaises. Si leurs romans offrent une fidèle peinture de leurs mœurs et de leurs habitudes, elles s'entretiennent familièrement en tête à tête avec leurs amants ; elles leur écrivent, leur donnent même leurs portraits ; elles disent sans façon à leurs parents que leur cœur est engagé. Jamais une demoiselle française ne fait positivement un pareil aveu ; elle laisse tout au plus deviner son secret. »
Journal de l'Empire, 10 mai 1815
Deux femmes de lettres seraient à l'origine de ce succès littéraire : Élisabeth de Bon, traductrice connue de son vivant, également romancière, novelliste et propriétaire, parmi d'autres, du journal le Mercure de France, et une mystérieuse écrivaine. Le nom d'Anna Maria Porter, absent de la page de titre, sera dévoilé par le libraire André Marc comme étant celui de l'autrice en 1819.
Précoce et prolifique, Anna Maria commença à écrire et publier des livres dès l'adolescence, près de dix ans avant sa sœur aînée Jane. En 1807, elle publia Les Frères Hongrois, et en 1809, elle aurait écrit Les Frères Anglais. Ces deux œuvres, aux titres quasiment identiques à l’instar de fausses-jumelles, sont le point de départ, selon Richard Bolster, de l'attribution de ce dernier roman à Anna Maria Porter. C'est précisément la même traductrice, Élisabeth de Bon, qui entreprendra la traduction de la troisième édition des Frères Hongrois en 1818, et en 1815, celle d'un autre titre de l'autrice, Le reclus de Norvège. Les Frères Anglais feraient ainsi partie de la longue liste de traductions établie par Élisabeth de Bon à partir du riche répertoire de la fameuse écrivaine britannique. Celle-ci avait par ailleurs déjà publié certaines de ses œuvres anonymement avant 1809, comme il était d'usage à cette époque, notamment Artless Tales et Walsh Colville.
Henri Beyle, alors âgé de vingt-sept ans, n'avait encore rien publié lorsqu'il devint l'un des lecteurs les plus enthousiastes d'Anna Maria Porter. En 1810, il partage dans son journal les réflexions suivantes :
« Ce matin, parfaitement seul, j'ai été occupé et heureux jusqu'à une heure et demie que j'écris ceci. Ma situation, exempte de toute passion, était cependant telle que la société d'aucun être quelconque aurait pu difficilement ajouter to my happiness. Je jouissais de mes sentiments et de mes pensées, à l'anglaise. [...] Pour moi, j'ai été très heureux ce matin et jusqu'aux larmes perusing an extract of The English brothers, a new english novel in the Bibliotek Britannic, n° of februar 1810. »
D'après Richard Bolster, Henri Beyle restera intimement lié à ce texte à travers le temps, et plus spécifiquement à la quarantaine de pages du récit consacré au personnage de l’italienne Éléonore de Parme. Ces dernières pages seraient même à l'origine de son chef-d'œuvre La Chartreuse de Parme. Longtemps, les sources de son roman furent en partie mystérieuses en raison de la réponse opaque apportée par l'auteur lui-même à ce sujet :
« J'ai fait La Chartreuse ayant en vue la mort de Sandrino, fait qui m'avait vivement touché dans la nature. »
Lettre de Stendhal à Balzac, Correspondance, texte établi par V. del Litto, Gallimard, 1968, III, p. 396.
« La page que j'écris me donne l'idée de la suivante ainsi fut faite La Chartreuse. Je pensais à la mort de Sandrino, cela seul me fit entreprendre le roman. Je vis plus tard le joli de la difficulté à vaincre. »
Note manuscrite dans les brouillons de Lamiel, le 25 mai 1840.
Ce personnage, Richard Bolster démontre dans son article Sandrino retrouvé: la fin d'un mystère stendhalien qu'il ne fut pas trouvé « dans la nature », inspiré d'un fait quotidien que l'auteur aurait vu ou vécu, mais fut découvert à travers la lecture des Frères Anglais. Stendhal l'a imaginé à partir de l'histoire d'Éléonore, dont les grandes lignes du récit, se déroulant à Parme, rappellent fortement les intrigues de Fabrice et de Clélia :
« Les ressemblances entre l'histoire d'Éléonore et celle de Clélia sont évidentes, la principale étant un amour contrarié et la mort d'un enfant chéri qui est né d'une transgression. Dans les deux récits, on trouve l'amour fatal et la présence du destin, visible de la même manière lorsque Clélia tombe dans les bras de Fabrice. Comme Blanès le fera remarquer à Fabrice, toute chute est un présage inquiétant. Lorsque Clélia entre en scène, elle a douze ans, l'âge d'Éléonore. La jeune Éléonore s'amuse à voir la déception des prétendants refusés, et Clélia est « presque gaie » chaque fois qu'elle peut en éconduire un. L'amour naît lors d'une deuxième rencontre après une longue séparation. Comme Fernando, Fabrice est un fils cadet dont la situation sociale est modeste, et comme lui il hérite du titre et de la fortune de la famille de façon inattendue, mais trop tard pour épouser la femme aimée, car là aussi le destin est contraire. Comme Clélia, Éléonore est en conflit avec son père à cause du mariage qu'il veut lui imposer, et finit par l'accepter avec le consentement de Fernando, comme Fabrice donnera le sien. Comme celui d'Éléonore, le mari de Clélia est un homme aimable et inoffensif. La menace que le duc de Parme fait peser sur Fernando, qui risque d'être enfermé dans un château-fort, ressemble à celle que connaît Fabrice. Le thème de l'empoisonnement est également présent, sous une forme modifiée à laquelle je reviendrai. L'histoire d'Éléonore finit par le remords, la pénitence et le couvent, comme c'est le cas dans La Chartreuse de Parme. Dans les deux récits, les protagonistes possèdent une brillante position sociale et les apparences du bonheur, mais tout finit par le malheur. Une autre ressemblance majeure est celle du principal lieu de l'action, cette ville de Parme qui ne figure pas dans les récits sur la vie d'Alexandre Farnèse dont Stendhal s'est inspiré. On sait qu'il y avait de bonnes raisons politiques pour lesquelles il voulait éviter de placer son roman dans les duchés de Modane ou de Toscane, mais je crois qu'il y avait aussi cette raison plus ancienne que constitue l'histoire d'Éléonore de Parme et de son enfant mort. En 1810, le futur romancier n'avait pas encore séjourné à Parme, et il est vraisemblable que cette histoire touchante en avait fait dans son imagination la ville d'Éléonore, en attendant de devenir celle de Fabrice et de Clélia. Il semble donc extrêmement probable que le roman des Frères anglais est cette « nature » mystérieuse où se cachait Sandrino et qui a contribué de façon significative à stimuler l'imagination de l'auteur de La Chartreuse de Parme. [...]
Il semble vraisemblable que Stendhal se soit inspiré de l'histoire d'Éléonore en changeant de direction pendant la composition d'un roman qu'il a fait sans plan précis, comme il l'a dit lui-même. La conclusion essentielle que l'on peut tirer de la confrontation des deux textes est que la destinée de Clélia est une version adoucie de celle d'Éléonore, qui est entièrement tragique. À Clélia, il donne plus de bonheur, moins de culpabilité, et ajoute l'élément presque comique de sa longue liaison nocturne avec l'homme qu'elle ne doit pas voir.
La découverte du rôle probable joué par le roman des Frères anglais dans l'invention des personnages de Sandrino et de Clélia éclaire deux aspects majeurs de la création stendhalienne. En ce qui concerne la technique du récit, l'utilisation de l'histoire d'Eléonore confirme que le romancier n'avançait de façon efficace que s'il avait un schéma venu de quelque source extérieure, la courbe d'une des-tinée déjà écrite mais susceptible d'être développée et modifiée. Les deux déclarations citées en tête de cet article sont formelles: le point de départ et le point d'aboutissement ont été la mort de Sandrino, et par implication la vie de Clélia. C'est à partir de l'histoire d'Éléonore de Parme et de celle d'Alexandre Farnèse qu'ont pu se développer l'invention, l'analyse psychologique et politique, tout l'édifice romanesque d'un chef-d'œuvre.
Le deuxième aspect de la création stendhalienne éclairé par l'histoire d'Eléonore est celui de l'impulsion psychologique. Quel a été l'étrange charme de ce récit qui l'avait si vivement touché en 1810 et qu'il a apparemment fait revivre plus d'un quart de siècle plus tard dans le grand roman qui est le plus rempli de ses émotions? L'explication se trouve peut-être dans le traumatisme vécu par le jeune Beyle lors de la mort de sa mère, premier événement qui lui a fait connaître le malheur et qui l'avait marqué pour la vie. Ainsi s'expliquerait son retour au thème de la mort qui sépare mère et fils, et à celui de cette cruauté de l'existence qui l'avait amené « à dire du mal de God. Il se peut que la culpabilité de Fabrice dans la mort de Sandrino exprime de façon indirecte et confuse les sentiments de jalousie du jeune Beyle à l'égard de sa mère, et le classique désir inconscient, défini par Freud, de voir disparaître un jeune rival. Amour coupable, jalousie, mort d'un être chéri, renoncement douloureux l'histoire d'Éléonore ravivait peut-être une vieille blessure que Stendhal n'avait pas cessé de sentir et qu'il allait exprimer de nouveau en créant Clélia et Sandrino, »Sandrino retrouvé: la fin d'un mystère stendhalien, Richard Bolster, Revue d'Histoire littéraire de la France, 94e Année, No. 2 (Mar. - Apr., 1994), pp. 231-240 (10 pages).
Rare édition originale de la traduction française des Frères Anglais, attribuée en 1819 à l’écrivaine prolifique du début du XIXe siècle, Anna Maria Porter, qui inspira une des plus grandes œuvres de Stendhal.