
Edition originale, un des rares exemplaires imprimés spécialement pour l'auteur sur hollande.
Reliure à la bradel en demi-cartonnage façon vélin, dos lisse légèrement bruni orné d'un fleuron central doré, plats de papier marbré, couvertures conservées, reliure de l'époque.
Bel envoi autographe signé de Binet-Valmer : « à Claude Farrère, son admirateur, à Charles Bargone, son ami reconnaissant, Binet-Valmer. »
L'envoi est doublement adressé au même destinataire sous ses deux identités : Claude Farrère, le romancier prix Goncourt 1905, et Frédéric-Charles Bargone, son véritable nom.
Lucien n’est pas le premier roman homosexuel français, il est précédé de quelques œuvres majeures qui traitèrent frontalement de l'homosexualité sans la condamner. Joseph Méry ouvre discrètement le bal en 1859, avec Monsieur Auguste, suivi à grand bruit judiciaire par le Monsieur Vénus de Rachilde en 1884. Mais c’est sans doute à Henri d’Argis que l’on doit en 1888 le premier roman ouvertement homosexuel, Sodome, pour lequel Verlaine, qui diffusait sa poésie homoérotique sous le manteau, signe une préface engagée. L’année suivante, d’Argis publie le pendant féminin Gomorrhe. Dix ans plus tard paraît Escal-Vigor, qui vaudra à Georges Eekhoud un procès retentissant. D’autres écrivains homosexuels, comme Jean Lorrain, défraient également la chronique sociale et judiciaire du tournant du siècle et bousculent les normes hétérosexuelles grâce notamment à Monsieur de Phocas. Mais il faudra attendre Jacques d'Adelswärd-Fersen pour que l’homosexualité devienne une véritable revendication politique et esthétique grâce à l’éphémère et magistrale revue Akademos de 1909, qui permettra la parution de nombreuses œuvres d’auteurs et d’autrices, représentants de « l’autre amour ».
Pourtant, c’est un an plus tard que l’homosexualité romanesque rencontre son plus grand succès littéraire : Lucien connaît en effet vingt-deux tirages en neuf ans chez Ollendorff, puis est repris chez Flammarion dès 1918, qui lui offre en 1929 une diffusion encore plus large en l’introduisant dans sa collection populaire Select-collection. Contrairement à tous ses prédécesseurs, Lucien n’est pas un livre confidentiel mais un roman grand public qui émouvra un lectorat très large.
De fait, Binet-Valmer, qui ne semble pas être lui-même un « adonisien », n’est certes pas un précurseur de la littérature sur le sujet, mais Lucien peut cependant être considéré comme le premier roman militant pour l'acceptation sociale de l’homosexualité. Le traumatisme de la guerre de 14-18 marquera un net recul de cet engagement progressiste. En 1921, Binet-Valmer fustigera Le Sodome et Gomorrhe de Proust :
« J’ai dit à maintes reprises mon admiration pour le génie méticuleux de M. Marcel Proust. À la recherche du temps perdu me paraissait une œuvre considérable, et je pensais avec beaucoup d’autres, que jamais on n’avait été plus loin dans l’étude de nos sentiments sociaux, mais si ce monument doit être couronné par quatre volumes qui étudieront l’inversion sexuelle, je pense que l’heure est mal choisie. […] Si M. Marcel Proust entend décrire la haute société française, je lui rappelle, ce qu'il ne sait pas peut-être, que tous les membres du Jockey-Club qui étaient valides ont été à la guerre, et que la plupart sont morts à l'ennemi. Les personnages qui possédaient la sympathie de M. Marcel Proust avant 1914, et qui la possèdent aujourd'hui encore, semblent incapables d'accomplir ce simple devoir. Alors, ils ne m'intéressent pas. »
« L’heure » n’est plus à l’évolution des mœurs et Binet-Valmer se défend même d’avoir, avec Lucien, pensé autrement :
« En 1910, dégoûté par les mœurs que je voyais naître dans certains salons, j’ai imaginé ce que pourrait souffrir un grand homme dont le fils porterait le poids d’une hérédité trop somptueuse ».
Ce violent et tardif déni public révèle toutefois la véritable différence entre les deux romans. Proust s’identifie aux personnages, Binet-Valmer à la société qui les entoure. Pourtant, et peut-être conséquemment, le roman de Binet-Valmer est bien plus engagé pour la reconnaissance de l’homosexualité que le Sodome et Gomorrhe de son illustre contemporain. Contrairement à Proust, Binet-Valmer n’expose pas les mœurs homosexuelles, il affirme le droit à cette identité sexuelle et prône l’abolition des préjugés – encore vivaces aujourd’hui – à leur égard.
La pathologisation :
– Tais-toi ! tu n'es qu'un misérable ! […] Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis, innombrables. Jusqu'à preuve du contraire, je prétends te soigner comme un malade qui peut guérir.
– Et si je ne veux pas guérir ?... Si je pense que j'ai le droit, étant donné ce que je connais de moi, d'être le moins malheureux possible? Après tout, je m'appartiens !... Je ne suis pas un malade ! je ne veux pas être un malade ! J'entends ne pas gâcher toute mon existence par des plaintes et des soins inutiles !... Pour ce qui s'est passé chez Lovell, j'ai eu tort, je le reconnais, comme j'aurais eu tort d'être mêlé à n'importe quel autre scandale ; mais, pour le reste, j'ai le droit de vivre, j'entends vivre ma vie ! »
La persécution :
« Tu n'es qu'un misérable...
Oh ! la phrase commode qui soulage d'un remords ! Pourquoi un misérable ? Parce qu'il ne faisait pas l'amour comme tout le monde ?... Un misérable ?... Mais qu'était-ce donc leur amour ? […] Et si j'écris l'œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. […] je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre ! Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les misérables !... oui !... les misérables !... les hypocrites et les bourreaux ! »
L’intolérance :
« Pourquoi serait-ce un crime ?... N'est-il donc, d'autre amour que celui qui crée ?... Les hommes sont bien misérables s'ils n'ont que le droit de se reproduire !... jadis, quand notre race était jeune, dans le décor des marbres d'Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains unies, entendre les leçons de notre Maître, et nul n'aurait médit notre amour. »
Les lois homophobes :
« Écoute, fit Périclès, […] on devrait faire une loi au nom de l'hygiène... J'ajouterai : au nom de l'amitié... Quoi ! c'est répugnant, ce soupçon qui menace, de nos jours, toutes les affections d'homme à homme, les affections fraternelles, les plus belles qui soient, la nôtre, par exemple !
– Pourtant, Périclès, [...] dit Batchano rêveur. Savons-nous si l'individu que [cette] loi empêchera de vivre n'est pas celui pour lequel l'espèce humaine a été créée ? »
Mais c’est surtout par son « happy end » que Lucien ouvre une nouvelle ère sociale, car grâce à de jeunes adjuvants, un docteur et une mécène, les préjugés du père – et derrière lui de toute une société traditionnelle – sont supplantés par la tolérance d’une nouvelle génération qui accorde collectivement à Lucien le droit et la liberté de rejoindre son amant.
Lucien, premier roman défendant la banalisation de l’homosexualité dans la société est l’héritier direct de la revue Akademos pour laquelle Fersen n’avait d’autres ambition que cette bienveillance publique :
« je voudrais, n'ayant d'ailleurs comme titre suffisant que l'orgueil de nos idées et une ardeur indicible à les savoir moins méconnues, fonder à Paris […] une revue d'art, de philosophie, de littérature, dans laquelle petit à petit pour ne pas faire d'avance un scandale, on réhabilite l'autre Amour. »
En adressant à Claude Farrère un des très rares exemplaires de luxe et d’auteur de ce roman fondateur, Binet-Valmer ne se contente pas d'honorer son ami Charles Bargone de sa nouvelle création, il adresse cette œuvre unique à l’un de ses rares confrères à avoir traité l’homosexualité sans hiérarchie morale dans son roman Les Civilisés récompensé par le prix Goncourt 1905.
Exceptionnel exemplaire en reliure du temps du confidentiel tirage de tête du premier grand roman populaire défendant la reconnaissance sociale de l'homosexualité, que l'on pourrait presque qualifier de manifeste "philoqueer", si le terme existait.