
Édition originale française de cette partition pour piano et chant, premier plat illustré en couleurs par Roger de Valério (1886-1951), alors dessinateur exclusif des éditions Salabert. Bel exemplaire.
Manda est extraite de la comédie musicale américaine The Chocolate Dandies, créée à Broadway le 1er septembre 1924 sur une musique d'Eubie Blake et des paroles de Noble Sissle. Le rôle-titre y fut créé par la jeune Valaida Snow.
La distribution comptait également, dans un rôle comique nommé « That Comedy Chorus Girl », une certaine Joséphine Baker, alors âgée de dix-huit ans, remarquée par la presse new-yorkaise pour son numéro de danseuse volontairement désynchronisée et son strabisme comique imitant l'acteur burlesque Ben Turpin.
Cette édition française, publiée par Francis Salabert dès 1924 avec une adaptation des paroles par Jacques-Charles, futur créateur des grandes revues du Casino de Paris, atteste ainsi d'une diffusion du répertoire scénique afro-américain en France plus d'un an avant l'éclat parisien de La Revue Nègre (octobre 1925), qui fera de Joséphine Baker une vedette.
La couverture de Roger de Valério, dans une veine expressionniste caractéristique de son travail pour Salabert, recourt à une imagerie caricaturale du corps noir dont la généalogie précise reste à établir : elle se situe au croisement d'une tradition coloniale française de représentation fantasmée du corps noir, antérieure et autonome, et d'une tradition américaine issue des minstrel shows, importée en France avec le jazz.
Cette imagerie relève de ce que les historiens de l'art nomment la « négrophilie » : un engouement caractéristique de l'avant-garde parisienne des années 1920 pour la culture noire, jazz, danse et art africain, qui se construit paradoxalement sur les mêmes ressorts stéréotypés que cette réhabilitation est appelée à dénoncer : la fascination pour le « primitif » et la caricature raciale procédant d'un seul et même geste.
C'est cette ambivalence, propre à la période, qui permet à une scène musicale diffusant une iconographie dévalorisante d'offrir dans le même temps à des artistes noirs américains une ascension, une célébrité et une liberté que la ségrégation leur refusait aux États-Unis. Quelques mois à peine après cette édition, l'arrivée de Joséphine Baker à Paris cristallisera ce paradoxe, dans une ville déjà réputée à l'échelle internationale comme un foyer de libération des mœurs et de rencontre entre créateurs de l'Ancien et du Nouveau Monde.
Ce document éclaire ainsi, en creux, l'ambivalence de la réception française du jazz naissant, une année avant la consécration de sa plus célèbre interprète.