
Paris, Auguste Eudes, 1880. Quatre volumes fort in-8.
Belle édition bibliophilique de l'Heptaméron, reprenant le texte critique établi sur les manuscrits par Le Roux de Lincy pour la Société des Bibliophiles françois en 1853-1854, revu et enrichi pour cette nouvelle publication par Anatole de Montaiglon.
Tirage d'amateur limité à 395 exemplaires sur grands papiers. Celui-ci, n° 301, est l'un des 40 exemplaires sur papier Whatman comportant les gravures en trois états : une suite en noir sur Japon, une en bistre et une en sanguine sur Whatman. Ce tirage constitue l'un des plus recherchés de la justification, après les rarissimes exemplaires sur Japon et sur parchemin.
L'illustration comprend un portrait de Marguerite de Navarre dessiné et gravé par T. de Mare, un frontispice dessiné par Dunker et gravé par Eichler, et 76 figures hors texte d'après Freudenberg, gravées notamment par De Longueil, Eichler, Le Roy, Halbou et Thiébault. Bandeaux et culs-de-lampe. Une planche en chromolithographie reproduit les armes de Marguerite de Navarre. Toutes les gravures sont présentes dans les trois états du tirage, à l'exception de cette planche en couleurs.
Superbes reliures de l'époque signées Allô en plein maroquin citron. Dos à cinq nerfs, ornés du chiffre de Marguerite de Navarre répété et de fleurs de lys dans des caissons richement décorés de petits fers et de roulettes ; armes de la reine frappées au centre des plats, triple filet doré en encadrement. Large dentelle intérieure dorée, gardes et contreplats de papier marbré peigné dans les tons bordeaux, vert et bleu. Exemplaire non rogné.
Une mince rayure sur le plat inférieur du tome II et une petite épidermure le long de son mors inférieur. Quelques très rares piqûres. Très bel ensemble, remarquablement frais, les gravures présentant naturellement des marges plus courtes que celles du texte demeuré non rogné.
La singularité de cette édition tient à la rencontre de deux entreprises séparées par un siècle. Son texte appartient à la grande révolution philologique accomplie par Le Roux de Lincy en 1853-1854. Jusqu'alors, les éditions modernes avaient essentiellement perpétué le texte remanié par Claude Gruget au XVIe siècle. Le Roux de Lincy retourna aux manuscrits pour restituer l'Heptaméron et l'accompagna d'un important appareil de notes. Montaiglon jugeait ce travail décisif, parlant d'un texte établi pour la première fois « d'une façon critique et définitive ».
Lorsque le libraire Auguste Eudes entreprit une nouvelle édition dans les années 1870, il demanda à la Société des Bibliophiles françois l'autorisation de reprendre ce texte et les notes de Le Roux de Lincy. Le projet naquit parallèlement d'une acquisition exceptionnelle : celle des cuivres gravés d'après Freudenberg pour la célèbre édition bernoise de 1780-1781. Les figures furent remises en état et les en-têtes et fleurons de Dunker regravés sur cuivre. Une grande édition critique du XIXe siècle recevait ainsi l'un des décors les plus célèbres consacrés au livre de Marguerite de Navarre au siècle précédent.
Montaiglon ne se contenta pourtant pas d'en surveiller la réimpression. Archiviste paléographe, historien de l'art et professeur à l'École des chartes, il donna à l'ensemble un nouvel Avertissement et compléta la documentation réunie autour du texte. L'oraison funèbre de Marguerite par Charles de Sainte-Marthe est reproduite intégralement ; les témoignages de Brantôme sont développés ; les notices de Le Roux de Lincy sur les manuscrits et les éditions sont reprises et complétées par une étude particulière de l'édition de Berne. Notes, glossaire et table sont réunis dans le dernier tome.
L'illustration elle-même prend dès lors une valeur historique. Freudenberg avait conçu pour l'édition bernoise une scène pour chacune des nouvelles, tandis que Dunker en dessinait le décor ornemental. Gravées à Paris par quelques-uns des meilleurs burinistes du temps, ces compositions appartiennent pleinement au goût narratif du livre illustré de la fin du XVIIIe siècle. En 1880, Eudes ne cherche pas à moderniser l'Heptaméron : il fait revivre ses cuivres anciens pour les confronter au texte que la philologie venait de restituer. Montaiglon résume lui-même ce double dessein : redonner vie aux artistes du siècle précédent tout en rendant justice au travail de Le Roux de Lincy.
Les soixante-douze nouvelles de Marguerite de Navarre, réparties sur sept journées complètes et le commencement d'une huitième, se trouvent ainsi prises entre deux âges de la bibliophilie. Au texte de la Renaissance répond l'interprétation galante et narrative du XVIIIe siècle ; à celle-ci, le XIXe ajoute le retour aux manuscrits, l'appareil critique et le goût des grands papiers, des suites et des reliures d'art. L'édition de 1880 assume pleinement cette superposition plutôt qu'elle ne cherche à l'effacer.
La reliure d'Allô en constitue l'ultime prolongement. Au chiffre, aux fleurs de lys et aux armes de Marguerite de Navarre répond le maroquin citron choisi pour ces quatre volumes à toutes marges : après l'érudition et l'illustration, la reliure restitue à son tour autour de l'œuvre un décor princier.
Magnifique exemplaire sur Whatman avec les gravures en trois états, parfaitement établi par Allô en maroquin citron aux armes de Marguerite de Navarre. Texte de la Renaissance retrouvé par l'érudition du XIXe siècle, grande illustration du XVIIIe remise sur ses cuivres et reliure bibliophilique contemporaine se rencontrent ici pour donner à l'Heptaméron trois siècles d'histoire du livre.