
Edition originale du drame Cromwell de Victor Hugo, accompagné de sa célèbre préface retenue comme l'un des textes fondateurs du romantisme.
Reliure en demi-veau brun, plats de papier marbré, dos lisse orné de bandeaux dorés, auteur, titre et année dorés, contreplats de papier caillouté, tranches marbrées. Reliure légèrement frottée, épidermures au niveau des mors et de la coiffe supérieure, grossières restaurations, une tache sur les premiers feuillets, quelques autres salissures et rousseurs.
Ex-libris de Louis Gillet.
D'une longueur qu'aucune troupe n'a pu assumer, Cromwell, rédigé par Victor Hugo en 1827 et dédié à son père, n'a jamais été représenté sur scène dans son intégralité. Il n'en demeure pas moins la quintessence du théâtre romantique dont les préceptes furent formulés dès la préface.
Victor Hugo y propose d'abord une théorie de l'évolution de la littérature calquée sur celle de l'humanité, distinguant trois âges : l'âge primitif, lyrique ; l'âge antique, épique, incarné par Homère ; et l'âge moderne, chrétien, qu'il associe au genre du drame. Il soutient que le christianisme, en révélant la dualité de l'homme - à la fois âme et corps, grandeur et bassesse - a ouvert à l'art une vérité que l'Antiquité ignorait. C'est de là que naît sa théorie centrale du grotesque et du sublime, selon laquelle l'art moderne doit mêler le difforme, le comique et le trivial au beau et au noble, plutôt que de retenir, comme l'art classique, la seule perfection. Sur cette base, Victor Hugo rejette les unités de temps et de lieu héritées de la tradition classique, ainsi que la séparation stricte des genres entre tragédie et comédie, ne conservant que l'unité d'action ; il appelle de ses vœux un genre nouveau, le drame, capable de fondre le tragique et le comique pour restituer la totalité du réel, conformément à sa formule selon laquelle "tout ce qui est dans la nature est dans l'art". Rédigé sur un ton volontairement offensif à l'égard des tenants du classicisme et de l'Académie, ce texte a cristallisé l'opposition entre anciens et modernes, préparant le terrain à la bataille d'Hernani, trois ans plus tard, en 1830.
Texte éminemment important pour l'histoire de la littérature comme pour celle de l'art, cet exemplaire s'inscrit parfaitement dans la bibliothèque de Louis Gillet, spécialiste transversal qui s'intéresse durant sa carrière à l'architecture médiévale, à la peinture moderne comme à la littérature anglaise. Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo illustre sa théorie de la nécessité de briser l'ennui du beau classique dans la peinture par l'inclusion du grotesque, en louant chez Rubens l'usage maîtrisé de ce procédé :
"[...] comme moyen de contraste, le grotesque est, selon nous, la plus riche source que la nature puisse ouvrir à l’art. Rubens le comprenait sans doute ainsi, lorsqu’il se plaisait à mêler à des déroulements de pompes royales, à des couronnements, à d’éclatantes cérémonies, quelque hideuse figure de nain de cour. Cette beauté universelle que l’antiquité répandait solennellement sur tout n’était pas sans monotonie ; la même impression, toujours répétée, peut fatiguer à la longue."
Au-delà de son intérêt majeur pour l'analyse de l'harmonie du sublime et du grotesque dans l'art, ce texte réserve une place importante à la figure de Shakespeare, que Louis Gillet admirait profondément. Dans la Préface de Cromwell, Hugo fait de Shakespeare l'incarnation suprême du drame moderne :
"Le moment est venu où l’équilibre entre les deux principes va s’établir. Un homme, un poëte roi, poeta soverano, comme Dante le dit d’Homère, va tout fixer. Les deux génies rivaux unissent leur double flamme, et de cette flamme jaillit Shakespeare.
Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes. Shakespeare, c’est le Drame ; et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie, le drame est le caractère propre de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle."
Un siècle plus tard, en 1931, Louis Gillet consacre à Shakespeare l'un de ses ouvrages majeurs, publié chez Grasset, issu d'un cycle de conférences qu'il avait donné l'hiver précédent à la Société des Conférences. C'est ce livre que Georges Goyau salue le 11 juin 1936, dans sa réponse au discours de réception de Gillet à l'Académie française, en des termes qui résonnent directement avec la théorie hugolienne de l'alliance des contraires : "Il me plaît [...] que vous ayez su présenter à notre monde divisé le portrait d'un Shakespeare en qui « cent éléments divers », souvent réputés incompatibles, « se fondent dans une vaste harmonie »". Goyau ajoute aussitôt, comme pour situer ce livre dans une filiation historique précise : "Cent ans après les effervescences romantiques, nous vous voyons, vous portraitiste de Shakespeare, venir vous asseoir dans le fauteuil de Jean Racine".
Manifeste du nouveau théâtre romantique alliant le sublime et le grotesque, provenant de la bibliothèque de Louis Gillet, historien de l'art et de la littérature qui partagea avec Victor Hugo la fascination pour Shakespeare.